La ville sociale : humaine avant tout
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Intelligence artificielle, révolution numérique… Le futur de nos villes semble s’orienter vers l’hyper-connexion et les nouvelles technologies. Mais est-ce la seule voie envisageable et tracée d’avance pour faire évoluer notre société ? À côté de la smart city se dessine une ville de demain citoyenne, collaborative et ouverte.

De l’ordinateur de bord de 2001 : l’Odyssée de l’Espace aux séries Real Humans ou Extant, en passant par Jarvis, le majordome virtuel d’Iron Man, la fiction le montre bien : la technologie devrait s’infiltrer doucement mais sûrement dans nos rapports humains, jusqu’aux plus intimes ! L’innovation sociale et l’amélioration de notre quotidien passent-t-elles forcément par la technologie et le digital ? La smart city est-elle réellement génératrice d’avancées sociales ? Aujourd’hui, la puissance du numérique dans le développement de certains services est indéniable mais il est loin d’être le seul vecteur d’innovation dans nos villes !

Une ville de valeurs

Les initiatives « particulières » à portée collective se sont démultipliées au cours de ces dernières années. La ville sociale, porteuse de valeurs, est la ville de l’interconnaissance, de l’ouverture, du partage et de l’excursion urbaine hors des sentiers battus. À Lille, c’est la dimension artistique qui a du succès. Depuis Lille « Capitale européenne de la culture » et ses manifestations de très grande ampleur, la culture s’est institutionnalisée. Mais une génération spontanée a su se faire une place dans la ville, avec notamment Les Fenêtres qui parlent. Des fenêtres qui parlent ?

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Le principe de ce festival est simple, mais il fallait y penser : au mois de février, des artistes exposent leurs œuvres aux fenêtres des habitants qui acceptent de jouer le jeu. L’occasion rêvée pour rendre l’art accessible à tous et créer un espace de dialogue entre intérieur et extérieur, espace privé et espace public, les rues devenant des espaces à vivre collectivement ! Organisé par Réso Asso Métro, cet événement permet à des centaines d’artistes et d’habitants d’investir plus de 1 500 fenêtres au cœur des villes de la métropole lilloise. Exportée à Dunkerque et à Montréal, cette initiative singulière est extraordinairement riche par ses rencontres et ses moments de partage, redonnant à la ville ses lettres de noblesse ! « Que se passerait-il si la Loire débordait ? Si les digues ne tenaient pas et que plusieurs mètres d’eau envahissaient le Val de Tours ? » Ce sont les questions posées par l’expérience sensorielle que le pOlau pôle des arts urbains – a mis en œuvre. C’est une botte d’un côté et une tong de l’autre que des habitants ont fait la découverte insolite du périmètre de leur Plan de prévention des risques d’inondation (PPRI). À l’occasion de la révision de ce document majeur, le pOlau a invité le collectif artistique La Folie Kilomètre et le public de Tours à une marche atypique au travers de la « ville inondable ». Une dramaturgie globale mettant en écho les vingt-quatre heures, bien réelles, de l’expédition urbaine et le rythme de la montée des eaux, fictive. Les participants ont notamment été évacués dans un gymnase et visité un musée des objets sauvés… On pourrait encore citer les Incredibles Edibles (ou « Incroyables Comestibles »), cette mouvance d’outre-Manche où le défi en plein marasme à la fois économique et social, était d’oser une « agriculture urbaine » collective de survie. En 2008, dans la ville de Todmorden ravagée par la crise des subprimes, une poignée d’activistes envahit, entre autres lieus, les trottoirs, la cour du collège, le parterre de l’hôpital avec des bacs de plantation. Todmorden devient un potager géant, et gratuit ! Chaque citoyen cultive un carré de terre qu’il laisse à disposition de tous sitôt la récolte mûre, laissant les passants se servir librement. En France, cet élan prend désormais des allures de guérilla potagère, où blettes, fraises, fenouils et radis dardent leurs feuilles en guise de menace contre la junk food et l’anonymat entre voisins.

Le vélo-star

Un exemple d’innovation sociale un peu old school ? La Vélo École du quartier populaire de La Duchère à Lyon ! Lancé lors d’une rénovation urbaine de grande ampleur, ce projet met l’accent sur « la ville durable », et réorganise l’espace urbain de façon à offrir davantage de place aux cyclistes et aux piétons.

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La plupart des habitants n’ayant jamais appris à faire du vélo, ce projet ne peut leur profiter… C’est à partir de ce constat que le centre social du quartier a mis en place une Vélo École depuis maintenant deux ans. Ce type d’action constitue une innovation réelle et marque un véritable avant-après pour celles et ceux qui s’en emparent. Le vélo fait de son utilisateur un acteur capable de saisir des opportunités dessinées par une ville en pleine mutation et marque une évolution sans fard vers le sustainable urban development et ses composantes à la fois économiques, environnementales et bien sûr sociales. C’est également le vélo qui fait figure de précurseur de l’intermodalité – le fait de prendre plusieurs moyens de transports lors d’un même trajet – et du partage des moyens de transport. Le vélo-partage, l’autopartage, le covoiturage… Ces modes de transport sont devenus la norme au fi du temps et font émerger de nouveaux concepts : covoiturage au quotidien et sur de courtes distances en Île-de-France avec Sharette, transport de nuit en minibus partagé avec Padam… La voiture est repensée en un moyen de transport collectif. Et l’optimisation du temps est également importante. Optimiser l’espace, et donc occuper le vide est essentiel : les camions ou les véhicules de la poste sont souvent vides à leur retour. Pourquoi ne pas faire en sorte qu’ils transportent des personnes ou des marchandises ? Les salariés de la Silicon Valley perdaient tellement de temps dans les embouteillages que les géants californiens (Google, Apple, Yahoo, Facebook…) ont transformé leurs bus en un véritable outil de travail depuis 2013 : les « techies » peuvent avancer sur leurs dossiers avant même d’arriver à leur bureau ! La voiture autonome permettra peut-être à son conducteur de vaquer à ses occupations, au lieu de perdre du temps en conduisant…

Une ode à la collaboration

D’autres initiatives, véritables innovations en termes de services proposés, intègrent une double dimension collaborative et économique. 500 m² pour héberger des projets, c’est ce que propose Volumes, un espace de coworking parisien né de la rencontre entre trois architectes et un vidéaste. Beaucoup d’envies, peu de limites à l’imagination, pas mal d’endurance pour monter le projet et acquérir des locaux, et le tour est joué : l’espace de « coworking, making, fooding » ouvre ses portes près des Buttes-Chaumont en janvier dernier. Ici, l’activité est basée sur la location d’espaces de travail, savamment dosée entre résidents et nomades. Mais ce n’est pas un simple lieu de travail pour indépendants et entreprises naissantes !

« C’est un outil de travail collaboratif et multifonctionnel donnant à tous ses utilisateurs les moyens de concevoir et de réaliser toute la diversité de leurs projets: connexion internet haut débit, matériel d’impression multiformat, salles de réunion, open-space modulable, bistrot, Wi-Fi, cuisine collaborative, services d’accompagnement juridique et comptable, coaching personnalisé… » détaillent les créateurs de Volumes.

Son atelier de prototypage, son fab lab numérique et son studio son en font un espace aux dimensions particulières. Les espaces diurnes de bureaux mutent, dès la tombée de la nuit, en espaces de conférences, concerts, projections, yoga ou même ateliers chorégraphiques ! La cantine-bistrot orchestrée sous un statut associatif s’ouvre aux habitants du quartier pour des tarifs modiques et accueille des évènements culinaires.

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« C’est aussi une communauté riche de profis multiples, de compétences complémentaires, d’expériences singulières, de trajectoires diverses, amenées à se côtoyer, se rencontrer, collaborer ». Ce nouvel espace s’est immédiatement inscrit dans une logique de réseau pour cultiver sa particularité et ne pas se fourvoyer dans une simple logique concurrentielle. Volumes fait donc partie de la plateforme CoPass qui fédère plus de trois cents espaces de coworking au niveau mondial. Également orienté vers l’interconnaissance et la collaboration, Peuplade révolutionne les relations dans la ville. Né en 2004 dans le quartier des Épinettes à Paris, ce site web a été le pionnier des relations numériques de proximité. L’idée : être le support des relations de voisinage pour passer outre la timidité, les horaires décalés et le hasard contraint de la proximité. À l’origine, le partage d’informations sur son quartier, des propositions de sorties, de rencontres conviviales, d’entraide (« échangerai garde de poisson rouge contre cours de point de croix »). Et ça a marché ! Trois cent mille inscrits en 2010 avec un développement du service dans onze villes de France, avec des pics à Paris, Marseille et Grenoble, orientant au passage le site vers une dimension de relais d’offres commerciales peu conforme à ses aspirations originelles. Le projet connait son premier échec : plus personne ne peut se charger de la maintenance du site et de son développement. Aujourd’hui, deux entrepreneurs reprennent les rênes de l’initiative et parlent de « mobiliser le digital pour créer des liens sociaux bien réels au niveau micro-local ». Avant de réactiver et de redéfinir ce service, Peuplade organise un questionnaire en ligne pour vérifier que ce site répond à des besoins réels. Neuf cents personnes y ont répondu. Résultat ? Peuplade renaît après quatre ans de léthargie, en mode test sur ses trois villes de prédilection avant une généralisation dans toutes les villes de France, autour du leitmotiv initial « rencontres et évènements de quartier ».

Peuplade est de nouveau opérationnelle en tant qu’ «entreprise de l’économie sociale et solidaire qui participe du lien social dans le rayon d’une efficacité hallucinante des dix minutes à pied!» Piloté en lien étroit avec une communauté d’utilisateurs du site pendant trois mois de test, le site lutte contre l’anonymat dans les grandes villes.

Les trois fonctionnalités de Peupade ? Bonjour, rendez-vous et merci, comme dans « la vraie vie » ! Cette tendance à partager les espaces de travail atteint aussi les logements. Airbnb et HomeAway sont des exemples de plateformes permettant de mettre son appartement à disposition de qui le souhaite et à ne plus rester confié chez soi. L’espace privé est donc optimisé, et cela permet de ne pas laisser les espaces à l’abandon lors d’un départ en week-end ou en vacances. Le partage des commodités (lave-linge, imprimante…) se répand aussi de son côté, et on en arriverait presque à se demander si la notion de propriété ne vivrait pas ses derniers jours. L’économie du partage montre que l’on assiste à un changement plus profond : nous sommes en train de passer de la propriété au service, d’une société d’achat à une société d’accès. Composée d’hommes et de femmes, de jeunes, de vieux, de richissimes et de nécessiteux, la ville est et restera sociale. Et les sources d’innovations pour y faire société ne sont pas prêtes de se tarir !

Marie-Claire Barré

Article publié dans le Silex ID Magazine #04

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