Premier Contact : hors du temps
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Avec à son actif une filmographie hétérogène, nous étions en droit de nous demander comment Denis Villeneuve allait adapter à l’écran l’excellente nouvelle L’Histoire de ta vie de l’américain Ted Chiang (auteur bien connu des amateurs de littérature de SF). Le résultat dépasse les attentes : Arrival est une oeuvre saisissante, remarquable dans le fond comme la forme.

 

Si le réalisateur Canadien a fait preuve tout au long de sa carrière d’une maîtrise technique incontestable (Prisoners, d’une noirceur poignante, Sicario, étourdissant polar aussi intense que violent…), pour ce premier essai en matière de science-fiction, il aurait très bien pu se plier aux exigences d’un gros studio (Paramount dans ce cas précis) et nous livrer un blockbuster sans intérêt, uniquement porté par ses effets spéciaux spectaculaires et un casting de starlettes à la mode (ce qui risque probablement d’être le cas de Passengers avec Jennifer Lawrence et Chris Pratt,qui sort ces jours-ci). Au contraire, Arrival (titre original de Premier Contact) est une surprise de taille, autant de par son scénario loin des clichés inhérents au genre, que son esthétique terne, portée par une photographie blafarde et des décors ascétiques.

 

Hors du temps

Entre cette base militaire froide et impersonnelle rappelant celle de Body Snatchers (Abel Ferrara au sommet de son art, au début des années 90), et ce vaisseau noir et imposant, espace clos sans aucun relief, porte ou accès extérieur, l’héroïne Louse Banks donne l’impression d’évoluer dans un monde onirique, à mi-chemin entre le rêve et le cauchemar, déconnectée de la réalité – matérialisée par le flux d’information constant, ici quasi-inexistant, seuls quelques flashs infos comme sortis d’un autre monde venant nous rappeler que nous sommes bien aux Etats-Unis, probablement au début du XIXe siècle. Vous l’aurez compris, notre rapport au temps est la pierre angulaire de cette rencontre entre humains et aliens, thématique qui n’est pas sans rappeler celle de l’autre grande œuvre du genre de ces dernières années : Interstellar. Ici cependant, pas d’évocation d’Einstein ni de théorie quantique, la réflexion est basée sur la communication (Louise est une traductrice et linguiste de renom), le langage plus précisément, et son lien avec la pensée. L’histoire reprend l’hypothèse de Sapir-Whorf selon laquelle les représentations mentales dépendent du langage que nous utilisons. L’exemple le plus connu pour expliquer cette hypothèse est celui utilisant le mot « neige » en inuit, qui existe dans cette langue sous de nombreuses formes très différentes (cf. image ci-dessous). Selon la théorie de Sapir-Whorf, un eskimo qui ne connaît pas le mot « neige » tel que nous l’entendons en français (ou son équivalent anglais « snow »), ne peut pas en comprendre le concept.

 

 

boassapirwhorf

 

 

Le propos du film défend donc une forme de déterminisme linguistique, et c’est en toute logique à partir du moment où Louise apprend a décoder, comprendre puis écrire le langage des extra-terrestres (des sémagrammes représentés par des cercles mystérieux), qu’elle commence à pouvoir penser comme eux. Porté par cette hypothèse fascinante (et cependant assez controversée), le film soulève ainsi de nombreuses questions essentielles sur la place du langage dans la structuration de notre Histoire humaine commune, qui pourrait être au centre de toute les attentions en cas de « premier contact » avec des êtres d’un autre monde.

 

premier contact arrival

 

Si les aliens (des heptapodes que nos héros baptisent rapidement Abbott et Costello, en référence au duo comique US, les « humanisant » d’une certaine façon) sont extrêmement réussis, il reste cependant une ombre au tableau : les quelques passages mettant en scène la fille de Louise, aux accents un peu trop mélo-dramatiques à mon goût, même s’ils sont évidemment intimement liée au reste de l’histoire. Cependant, l’interprétation magistrale d’Amy Adams dans le rôle principal sauve la mise (elle arrive véritablement à faire « exister » les extra-terrestres grâce à la force de son jeu), ce à quoi s’ajoutent les prestations impeccables de Jeremy Renner et Forest Whitaker, ainsi que la réalisation chirurgicale d’un Villeneuve qui n’en fait jamais trop, mais toujours assez pour nous garder captivés à chaque instant. En résulte un film de SF incroyablement subtil et immersif, probablement l’un des tous meilleurs du genre depuis un bon bout de temps.

Premier Contact de Denis Villeneuve, sorti le 7 décembre 2016.

Thomas Papadopoulos

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Dan

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