L’homme amélioré : better, faster, stronger
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Plus vite, plus haut, plus fort… La progression technique dans le domaine sportif n’est pas prête de s’arrêter. Et quoi qu’on en pense, le sport de demain sera bio-technologique ou ne sera pas. Tout comme le sportif du futur. D’ailleurs, sera-t-il encore vraiment humain ?

Match de foot dans un futur proche. Entre des gratte-ciel de verre et des voitures volantes, un stade s’enflamme. Sur le terrain, le ballon passe d’un côté du terrain à l’autre à une vitesse folle. Les dribbles sont rapides, les sauts vertigineux, les tirs surpuissants. Et pour cause, les joueurs sont dotés de jambes bioniques. Plus hautes, plus musclées, plus solides et plus ergonomiques, elles sont taillées pour faire de ce match un show. Dans les gradins, les cris des supporters sont à la mesure du spectacle. Un peu comme si 80.000 personnes applaudissaient 22 Zlatan Ibrahimovic croisés avec Hulk et Steve Austin – vous savez, l’Homme qui valait 3 milliards, celui dont le corps était fait de prothèses lui permettant de courir bien plus vite, voir bien plus loin, soulever des charges bien plus lourdes. Ne rêvez pas : ce match n’a jamais eu lieu. La scène est tirée d’un spot de pub pour des chaussures de foot Puma. Elle pourrait cependant devenir réalité plus vite qu’on ne le croie. En faisant remplacer sa main endommagée par une prothèse en 2010, Patrick Mayrhofer, un Autrichien d’une vingtaine d’années, a levé un premier tabou : celui de se faire couper un membre pour accroître ses performances. Le jeune homme, dont la main avait été endommagée par une électrocution aurait pu se tourner vers la chirurgie réparatrice. Mais les résultats étaient loin d’être garantis. En remplaçant son membre par une prothèse d’aluminium, de titane, de fibre de carbone et de silicone, il était en revanche certain de pouvoir à nouveau saisir, pincer, tourner, et bouger chaque doigts, par le seul exercice de sa volonté.


Et ce n’est que le début : financés par l’armée américaines qui a vu revenir des centaines de GI blessés d’Irak et d’Afghanistan, et motivés par le nombre grandissant de diabétiques (un sur dix finit amputé), les fabricants ont fait d’incroyables progrès. En quelques années, ils sont passés du pilon de bois rigide et inconfortable à de petits bijoux high-tech, fabriqués à partir de matériaux conçus par la NASA ou l’industrie aéronautique, invisibles à l’œil nu et promu par des beautés amputées comme Aimee Mullins.

Hugh Herr, directeur du laboratoire de recherche biomécatronique au Massachusetts Institute of Technology (MIT), lui-même coupé sous les genoux et concepteur d’une prothèse pied-cheville, le répète à longueur d’interviews : « Il sera bientôt plus intéressant d’être amputé que valide. » De là à vouloir se couper une jambe pour améliorer ses performances physiques, il n’y a qu’un pas.

Imaginez : finies la fatigue, les blessures, les courbatures. À vous, la vitesse, la course de fond, les sports extrêmes. En cas de casse, il suffirait de réparer ou de changer de prothèse. En cas de progrès technologiques, il serait possible de changer des pièces de son corps, à la manière d’un moteur qu’on boosterait. Et tout cela jusqu’à un âge avancé !

Dans le sport, une telle avancée technologique serait tout simplement révolutionnaire. Car après une première partie du XXe siècle particulièrement prolifique en terme de records, on observe un ralentissement des améliorations dans toutes les disciplines. Selon l’Institut de recherches biomédicales et d’épidémiologie du sport (IRMES), qui a analysé plus de 3.000 records établis entre 1896 et 2007, les exploits plafonnent depuis 1992. Des marges de progression existent encore, mais elles sont minimes. Selon l’IRMES, la moitié des records du monde ne seront plus améliorés de manière significative en 2027 et 90% des performances mondiales ne pourront plus être battues en 2068.

La fin des records ?

Triste constat pour les amateurs des grandes messes sportives. Que seraient le Tour de France, les Jeux olympiques ou les mondiaux d’athlétisme/de natation/de ski, sans la perspective de voir battre d’autres records ? Même si on décidait de calculer le temps des athlètes au millième près, plutôt qu’au centième comme aujourd’hui, le sport deviendrait une science indétectable à l’œil nu. Fini le suspense ! Finie la magie ! Sans parler de l’enjeu économique. On imagine mal des marques dépenser des fortunes pour sponsoriser des athlètes incapables de se différencier des autres. Les finales de Top Chef constitueront-elles dans quelques décennies le climax d’une année sportive ? Pas forcément, car une idée encore plus folle est en train de faire son chemin : puisque l’homme est arrivé au bout de ses limites, pourquoi ne pas booster ses capacités naturelles, grâce à la science et aux innovations techniques ?

« A partir du moment où l’on a lutté sérieusement contre le dopage, il n’y (a) plus à espérer quoi que ce soit. Le 100 mètres se court en 9 »7. Si, par extraordinaire, un athlète fait bouger les lignes un jour, ce sera pour passer à 9 »6. C’est comme cela partout. L’ère ouverte par Pierre de Coubertin s’est achevée au tournant des années 2000. L’homme valide n’intéresse plus personne (…). Tandis que l’homme réparé est entré dans une phase décisive : il représente un formidable défi pour les industriels, et les chercheurs », écrit le médecin, diplomate, académicien et prix Goncourt 2001 pour Rouge Brésil (Gallimard), Jean-Christophe Rufin, dans un petit texte publié par Le Monde en 2012, où il imagine le monde du sport dans vingt ans.

Un monde dominé par les handicapés, et sponsorisés non plus par Nike ou Adidas mais par des industriels tels qu’Areva ou EADS. « Avec leurs membres surpuissants, leurs appareils sensoriels nouvelle génération, leurs organismes à la force décuplée, ces êtres d’exception ont conscience d’ouvrir des voies nouvelles à l’humanité. Le public en raffole », observe le narrateur, un ancien nageur, faisant part au tout-puissant président de Fédération française handisport de sa frustration de n’être « que » valide. Son interlocuteur lui griffonne alors un numéro de téléphone avant de lui souffler : « Allez les voir de ma part. C’est en Belgique. Ils sont assez souples avec l’éthique et ils vous enlèveront ce que vous voulez. Un œil, un bras, que sais-je ? (…) Dès qu’il vous manquera quelque chose, venez me voir. À ce moment-là, pour vous… tout sera possible. »

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L’idée n’est pas si délirante que ça. En 2012, l’Agence mondiale antidopage s’est très sérieusement interrogée sur la participation du sud-africain amputé sous les genoux, Oscar Pistorius, au relais 4×400 mètres ainsi que pour le 400 mètres individuel, parmi les valides aux Jeux olympiques de Londres. Ses prothèses en titanes étaient non seulement soupçonnées de le favoriser, mais elles risquaient en plus de créer un précédant. Que se serait-il passé en cas de victoire de l’athlète amputé ? Cela n’aurait-il pas incité des sportifs à sacrifier leurs jambes pour battre de nouveaux records ? Le sud-africain a « heureusement » été éliminé en demi-finale après avoir terminé dernier de sa course. Son inculpation pour le meurtre de sa petite amie Reeva Steenkamp, a par ailleurs mis fin à sa carrière sportive. « Mais le problème du sportif augmenté risque se poser à nouveau. Et si ce n’est pas au sujet d’un athlète « amélioré » de l’extérieur, grâce à des prothèses, ce sera au sujet d’un athlète « amélioré » de l’intérieur, via le dopage génétique », souligne Pascal Nouvel, philosophe des sciences et du sport, co-auteur du livre Philosophie du Dopage (PUF).

Dopage & thérapie génétique

Cette nouvelle forme de triche qui se développe avec la thérapie génique, c’est le dopage génétique. Tout a commencé lorsque des chercheurs ont découvert que certains sportifs de haut niveau étaient prédisposés par leurs gènes à accomplir de meilleures performances. Le skieur de fond français Jean-Marc Gaillard possède ainsi un gène favorisant la production d’érythropoïétine. Mieux connue sous le nom d’EPO, cette protéine stimule la production des globules rouges transportent l’oxygène dans le sang. Autrement dit, elle rend ses porteurs plus endurants. D’autres sportifs possèdent naturellement un gène prénommé ACTN3, qui accroîtrait la puissance musculaire. D’autres encore sont porteurs du gène IL-15R-alpha, connu pour rendre les muscles plus résistants à la fatigue. Si ces gènes sont le fruit d’une longue mutation génétique, les scientifiques sont désormais capables d’introduire ces gènes « naturellement dopants » dans le corps de personnes ne les portant pas. Nul doute que des sportifs sont déjà en train de tester cette technique. Or, si le dopage constitue pour le moment un risque important pour la santé de ceux qui le pratiquent, les choses pourraient évoluer rapidement.

« Dans quelques années, on connaîtra mieux les effets du dopage sur le corps humain, on maîtrisera ce qui est toxique ou non, sur le court, moyen et long terme. A partir du moment où certaines substances ou modifications génétiques seront identifiées comme non dangereuses pour la santé, tout le monde sera tenté de s’y mettre. L’argument consistant à dire que le dopage introduit une inégalité entre les sportifs, apparaitra bien faible par rapport aux espoirs de battre de nouveaux records. Bref, le dopage pourrait bien être un jour la norme », souligne Pascal Nouvel.

Dès lors se posera la question de sa légalisation. Car au fond, pourquoi autoriser un athlète équipé de prothèses en titane, c’est-à-dire modifié de l’extérieur, et refuser un athlète a qui on aurait injecté des gènes dopants, c’est-à-dire modifiés de l’intérieur ? En quoi les prothèses d’Oscar Pistorius sont-elles plus conformes à l’esprit du sport que l’EPO ? Et que dire des équipements permettant aux sportifs d’améliorer leurs performances ? On l’a vu avec le débat récurrent sur les combinaisons de natation ou celui sur les chaussures de basket Concept 1 de la marque Athletic Propulsion Labs, conçues pour augmenter la détente verticale : certains équipements s’apparentent à un dopage technologique. Difficile dans ces condition d’instaurer une égalité parfaite entre tous les concurrents. Quelle doit être la règle ? Les instances sportives elles-mêmes peinent à s’y retrouver, autorisant ou interdisant au cas par cas, sans véritable cohérence.

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Alors pourquoi ne pas imaginer un futur où tout ce qui permettrait de booster ses performances – injections, médicaments, équipements, vêtements, prothèses, modifications génétiques – serait légal, mais contrôlé ? La transparence serait totale. Les athlètes ne pourraient absorber que des substances adaptées à leur métabolisme. Ils seraient suivis en permanence par des médecins. Bien sûr, il faudrait maintenir les contrôles inopinés, car les sportifs les plus zélés seraient tentés d’utiliser des substances dangereuses ou aux effets méconnus. Bien sûr, les sportifs issus des pays les plus riches seraient les mieux équipés ; ils pourraient aller jusqu’à se faire greffer des membres bioniques, ils deviendraient des genres de surhommes. Mais le jeu certainement pas moins équitable qu’aujourd’hui où tout se fait dans l’ombre. Mieux : autoriser les produits dopants permettrait de les étudier, les améliorer, et les rendre moins dangereux. Financée à coup de millions, la recherche progresserait à une vitesse folle, ce qui pourrait bénéficier à l’ensemble de la société. Des records seraient pulvérisés chaque jour, les exploits les plus insensés deviendraient la norme. Les règles changeraient sans doute un peu mais le spectacle serait permanent et fascinant. Les places s’arracheraient, tout comme les contrats de sponsoring, les droits de transmission télévisuels, les espaces publicitaires et les sportifs eux-mêmes.

Technologiquement, tout cela sera bientôt possible. Alors quelles chances a-t-on de vivre dans un tel monde ? Tout dépend des valeurs que l’on souhaitera véhiculer à travers le sport : celles de l’effort pur et dénué d’artifices, quitte à accepter le fait d’atteindre un jour nos limites, ou celles du dépassement total de soi-même, quel qu’en soit le prix et la forme. L’avenir du sport passera par la redéfinition de ces valeurs.

Claire Lefebvre

Article publié dans le Silex ID Magazine #01

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