L’impact du collaboratif : plantez, arrosez, partagez !
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

De semences à détritus, nos aliments effectuent un long et parfois sinueux trajet dont les seules étapes «supermarché et assiette» ont longtemps intéressées les consommateurs. Mais il s’en trouve aujourd’hui qui, par souci économique, environnemental, de santé, ou résistance à un modèle dominant, se reconnectent à cette chaîne vitale. Consommateur-producteur, consommateur-partageur, consommateur-vendeur… de multiples profils s’inventent et créent une communauté de gourmands concernés. 

Article publié dans Silex ID #05 (Hiver 2015-2016)

« Plus on partage, plus on possède, voilà le miracle ». Quand le célèbre et défunt interprète du mi-humain mi-vulcain Spock, Leonard Nimoy, a déclaré ces mots devenus célèbres, sans doute ne parlait-il pas de nourriture. Pourtant son adage pourrait bien signifier la nouvelle tendance collaborative à l’œuvre dans les domaines de la production et de la distribution alimentaires. Il pourrait même être l’essence du mouvement participatif citoyen des « Incredible Edible », né en 2008 à Todmorden au Royaume-Uni, et répliqué en France en 2012 sous le nom d’Incroyables Comestibles. Son objectif : inviter les populations des villes et des campagnes à se réapproprier la terre nourricière, en transformant les espaces disponibles privés ou publics en immenses potagers où chacun peut venir récolter gratuitement. « Tout le monde mange. L’alimentation est un modèle qui unit. Nos principes sont donc simples : planter, arroser, partager. Et plus les gens planteront, plus on récoltera. L’abondance est le fruit du partage », explique ainsi Jean-Michel Herbillon, co-fondateur du mouvement français.

Aujourd’hui, plus de 500 localités en France, comme La Rochelle, Cergy-Pontoise ou Chemillé-Melay, arborent ainsi des pancartes « nourriture à partager » dans l’espace public ou sur les balcons. Pour le matériel et les semences, la débrouillardise est de mise. On récupère pierres, bois, outils. Pour les semences, le troc est favorisé et l’association Kokopelli, qui promeut et développe des semences non-OGM en open-source, a participé au mouvement en offrant des cartons de graines.À côté de ce mouvement participatif, de nombreuses autres initiatives naissent. Toujours dans le partage alimentaire, on trouve des sites comme trocalimentaire.com où les internautes indiquent leur ville de résidence et l’aliment ou la préparation qu’ils veulent troquer, à l’image de cette pâtissière parisienne qui « propose des pâtisseries et viennoiseries contre d’autres denrées alimentaires » par exemple.

D’autres invitent ceux qui ont un jardin ou un espace vert à le partager. Comme le site plantezcheznous.com dont le but est de faire se connecter un propriétaire qui n’a pas le temps de cultiver et un passionné qui vient planter ses fruits et légumes sur un petit bout de sa parcelle, et dont la monnaie d’échange est le partage de récolte. Les concepteurs de l’application de Clic & Garden, qui devrait être optimale dans la région lyonnaise dès le printemps 2016 puis, petit à petit, partout en France, ont, eux, la volonté de cartographier les surfaces existantes et cultivables publiques et privées aujourd’hui inutilisées, qui peuvent être prêtées à échange ou exploitation. Une application qui pourrait aussi permettre aux agriculteurs de signaler un cas d’excédent et leur revente à moindre coût. « Notre but est de créer un outil qui partage de l’information autour de l’idée de ne pas laisser perdre. Nous n’entrons pas en concurrence avec les mouvements de jardins partagés ou des Incroyables Comestibles. Au contraire, l’application pourrait les rendre plus fonctionnels. Et sur notre site, nous proposerons également une partie « assistant », pour aider des groupes d’individus à gérer en commun un espace, dans une copropriété par exemple. Une interface au caractère collaboratif, et pas seulement de partage, d’expression », précise Étienne Voiriot, l’un des trois co-fondateurs de Clic & Garden, aujourd’hui développée au sein de l’incubateur Ronalpia.

Le local a la cote

Dans le flot de cette nouvelle implication alimentaire citoyenne, on trouve également des démarches déjà très organisées et relativement connues, comme les Amap (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) ou La Ruche qui dit Oui !. Ici des citoyens s’allient pour contourner le système de distribution traditionnel et supprimer les intermédiaires que sont les centrales d’achat et grandes enseignes de supermarchés. « Les Ruches permettent de recréer du lien social autour de l’alimentation, et de reconnecter producteurs et consommateurs. Grâce au circuit court et à la vente directe, les citoyens ont une relation plus directe à l’agriculture et s’impliquent dans les débats qui y sont liés », souligne Marc-David Choukroun, PDG de La Ruche qui dit Oui !.

Un modèle qui semble répondre aux attentes de consommateurs puisqu’on compte aujourd’hui 700 Ruches en France, 4500 producteurs et 100000 membres actifs. Sans compter que cette entreprise alternative a levé, en juin 2015, huit millions d’euros pour accélérer son développement. Ici la connexion consommateur-producteur a également vocation à proposer un autre modèle économique, où le producteur se voit payé « le prix juste », non contraint de vendre à perte comme c’est de plus en plus souvent le cas d’agriculteurs français aujourd’hui face à la pression opérée par les centrales d’achat. « Les circuits courts permettent de reconcentrer la valeur entre les mains des producteurs en rémunérant mieux leur travail. Dans le cas de la Ruche, ils fixent librement leurs prix et touchent 83,3% du prix de vente HT », ajoute Marc-David Choukroun.

Les producteurs eux-mêmes tentent aujourd’hui de diversifier et d’augmenter leurs revenus en proposant des alternatives innovantes aux consommateurs. C’est notamment le cas de Thierry Des- forges, agriculteur et fondateur de monpotager.com. Sur ce site, il propose à chacun d’entre nous de devenir un « ageekculteur », « agriculteur par le biais d’un outil digitalisé », définit-il. Concrètement, l’internaute choisit la taille de sa parcelle, entre 15 et 150 m2, puis choisit les fruits et les légumes qu’il veut y planter parmi 60 variétés disponibles, après quoi le fondateur du site matérialise ce potager en plusieurs mini parcelles parmi un réseau de producteurs partenaires en France et en fonction des végétaux à planter. Une fois arrivés à maturité, ils sont livrés plusieurs fois dans l’année dans des points relais à proximité du domicile de l’ageekculteur. « Tout le monde ne peut pas cultiver son propre jardin. Et pour nourrir, c’est un métier. Mais avec ce site, les gens prennent le temps de construire une parcelle. C’est quand même mieux que d’aller au supermarché acheter des produits cuisinés sans s’interroger », estime Thierry Desforges.

Dans la même lignée, la start-up Agricool, créée par des fils d’agriculteurs persuadés que le monde irait mieux si les gens consommaient des produits locaux. Leur concept ? Rendre possible l’émergence d’agriculteurs urbains de quartier capables de produire en grande quantité dans un volume réduit, le « cooltainer ». « 75% des fraises consommées par les Français sont importées. (…) On a décidé de changer les choses en produisant ces fraises localement, en bas de chez nous, sans pesticide, sans déplacement, avec de l’énergie 100 % verte ». Le container offre en effet une isolation parfaite, permettant ainsi de s’adapter à la plante cultivée : température idéale, lumière parfaite via les LED, irrigation régulée en circuit fermé, nutriments sur mesure…


Plus les gens planteront, plus on récoltera. L’abondance est le fruit du partage !


Favoriser une production locale, renouer le lien social, partager les récoltes : une multitude d’initiatives voient le jour pour créer une dimension collaborative à l’alimentation urbaine. Ci-dessus, l’une des nombreuses « Ruches » implantées en France.

Une révolution des trajectoires alimentaires ?

Mais que disent ces nouvelles tendances dans l’alimentation ? Une réponse, voire un combat contre un modèle de distribution dominant ? Une lutte contre le gaspillage ? Une volonté de savoir ce qu’on mange et de consommer sainement ? Une opportunité économique dans une époque de crise et de chômage ? Une aspiration à des échanges plus directs et à plus de lien social ?« Si les gens se lancent dans ces pratiques émergentes, c’est effectivement parce qu’il y a une forme d’insatisfaction par rapport à l’offre standard. Et cette insatisfaction en général c’est un petit pêle-mêle, allant du sentiment qu’on ne mange pas des produits de qualité et qu’on peut trouver des producteurs qui fabriquent de bons produits, à la défense d’une certaine manière de produire et qui respecte l’environnement. Mais en général, la logique économique domine. L’idée d’une résistance anti-système avancée il y a quelques années s’édulcore », analyse Philippe Moati, cofondateur de l’Observatoire société et consommation (ObSoCo).

Pour beaucoup d’adeptes et promoteurs de ces nouvelles pratiques, ces insatisfactions viennent pourtant remettre en question notre modèle de consommation. Et beaucoup espèrent une évolution des rapports de force entre distributeurs traditionnels et nouveaux réseaux de vente. Un autre paradigme alimentaire où le consommateur se reconnecte à ce qu’il mange et, par la même occasion, aux autres et à la terre.« Dans les Ruches, on se rencontre, on discute, on fait connaissance avec ses voisins ou avec les producteurs, on goûte des produits, on pose des questions sur les méthodes de production, on peut aller visiter les exploitations, etc. Bref pour ceux qui veulent réfléchir à l’agriculture de demain, tous les ingrédients sont là ! Ce modèle est plus sain car il encourage une agriculture locale de qualité et à ne pas fonctionner sans collaboration à l’intérieur de la communauté », vante ainsi le PDG de La Ruche qui dit Oui !.

Mais pour Philippe Moati, pour l’heure, le déploiement de ce modèle ou des pratiques émergentes dans la production- distribution alimentaire a ses limites. « Il y a de toutes petites choses comme les Incroyables Comestibles. Et pour les pratiques plus développées comme les AMAP et La Ruche qui dit Oui, nous mesurons dans notre Observatoire un taux de pénétration d’environ 5 %. On parle certes de deux millions de personnes mais ça reste petit », constate-t-il. Pour l’achat direct au producteur, toute- fois, 70 % des Français le plébiscitent et le pratiquent.« Évidemment, dans un premier temps, nos actions ont une portée symbolique, répond Jean-Michel Herbillon. Elles se veulent être les catalyseurs d’un processus pour attirer le consommateur autour des enjeux du manger sain et local, et porter les villes vers l’auto- suffisance alimentaire. Paris a récemment lancé le permis de végétaliser, et ça, par exemple, c’est le pur produit de nos actions », poursuit-il.


Les Ruches permettent de recréer du lien social autour de l’alimentation, et de reconnecter producteurs et consommateurs.


Vers une évolution des consciences…

On l’aura donc compris, les circuits traditionnels de l’alimentation ne seront pas révolutionnés du jour au lendemain. Dans le futur, on ne sera pas tous producteurs de nos fruits et légumes. Et tous n’aspireront pas non plus à donner de leur temps pour la communauté, même contre une petite rémunération, comme c’est le cas des responsables de Ruches par exemple.Comment donc faire évoluer ces pratiques que leurs concepteurs ou porte-voix voudraient voir se déployer ? L’outil numérique est bien entendu une formidable commodité pour organiser la mise en réseau des acteurs, et qui « pour parler comme un économiste, réduit les coûts de transaction », selon Philippe Moati. L’écho médiatique aura aussi son rôle.

Mais « n’oublions pas le facteur de rassurance ou force d’entraînement que sont les marques et enseignes traditionnelles et populaires. La Ruche, ou même BlaBlaCar et AirBNB dans d’autres secteurs, s’étendent en effet mais elles restent des marques assez marginales dans le paysage de la consommation », avance encore le cofondateur de l’ObSoCo.D’ailleurs, les enseignes alimentaires commencent à comprendre l’intérêt des consommateurs pour le local et communiquent aujourd’hui beaucoup en ce sens. « Je ne pense pas que les circuits traditionnels aient dit leur dernier mot. Pour eux, les tendances émergentes sont une sorte d’alerte sur des attentes de leurs clients qu’ils ont mal cernées et qu’ils n’ont pas encore traitées correctement. Cela pourrait d’ailleurs un jour donner lieu à l’entrée d’un nouvel acteur traditionnel dans le commerce qui aurait des concepts totalement orientés dans les directions bio, locale, plus humaines… Un peu comme Whole Foods Market en Amérique du Nord », conclut-il.

Et toutes bien considérées, ces évolutions de conscience citoyennes d’une part et des pratiques traditionnelles d’autre part confirmeraient déjà la conviction des porteurs d’initiatives alter- natives aujourd’hui. Ainsi pour 2050, le PDG de La Ruche qui dit Oui ! « imagine que l’agriculture de proximité représentera une part plus importante et que les filières longues seront plus responsables dans leurs méthodes de production (au niveau social, économique et environnemental) ». Et « espère que le dialogue sera encore plus fort entre les consommateurs et les producteurs, afin d’imaginer ensemble les solutions d’après ».

 


Fanny Costes

Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
AUTHOR

Silex ID

All stories by: Silex ID