Anna Stépanoff : « le système éducatif français est trop cloisonné »
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Anna Stépanoff est la fondatrice de la Wild Code School, une école-laboratoire d’expérimentation pédagogique. Nous l’avons rencontré lors du Web2day, et, entre deux conférences, elle nous a livré sa vision de l’éducation, dont il faut absolument bousculer les codes actuels.

Après avoir passé 11 ans dans l’enseignement supérieur, entre la Biélorussie, Harvard aux États-Unis et l’ENS (École Normale Supérieure) en France, où elle a pu se fabriquer son propre parcours (de l’économie à l’art, entre autres !), jusqu’à arriver à faire une thèse et à enseigner l’Histoire de l’Art, Anna Stépanoff, déçue de la difficulté à faire évoluer les choses dans l’enseignement supérieur, décide de se lancer dans le conseil, chez McKinsey et côtoie de grandes entreprises. Forte de ces expériences dans deux univers bien différents, qui lui ont permis de comprendre les problématiques des entreprises et fait comprendre qu’il y a une réelle inadéquation entre les formations et le marché du travail, elle décide de fonder une école indépendante. La Wild Code School était née. Là-bas, on apprend à coder sans chaussures. Parce que « lorsque les pieds sont libres, l’esprit l’est aussi ».


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Quels sont les piliers de la formation dans votre école ?

Nous fonctionnons autour de trois sources d’apprentissage. Tout d’abord, les projets. Nous demandons aux élèves de faire quatre projets, en cinq mois, ce qui est énorme ! Deux des projets sont avec des clients bien réels, que l’école s’occupe de chercher, parmi nos partenaires, ou des start-ups. Nous fonctionnons sur un modèle gagnant-gagnant, aussi bien pour les entreprises, pour qui cela coûte moins cher que pour les étudiants. Nous avons eu des projets aussi bien pour faire l’intranet d’un hôpital (nous cherchons aussi des clients dans le public ou le semi-public), des sites d’associations, d’artisans-commerçants… Nous avons une réelle puissance de numérisation du tissu local : nous faisons une vingtaine de projets par session et nous travaillons surtout avec des acteurs locaux. Et en plus, les projets amènent des stages, voire des emplois. Ensuite, la plateforme pédagogique Odyssey. C’est un outil numérique dont il faut automatiser les processus pour gagner du temps. Nous fonctionnons avec un système de quêtes, au lieu de parler d’unités d’apprentissage. Des quêtes sont à effectuer chaque semaine, et sont validées par des pairs, par trois autres étudiants généralement. L’objectif est de libérer le temps du formateur pour favoriser l’accompagnement. Le professeur est là pour débloquer ses élèves lorsqu’ils n’y arrivent pas. Nous faisons d’ailleurs beaucoup de curation de contenus car il n’y a pas de raison de ne pas utiliser un contenu s’il est meilleur ailleurs ! Enfin, les ateliers et dojos, qui sont très interactifs. L’interaction est essentielle car elle permet à l’élève de poser les bonnes questions. Apprendre à se poser les bonnes questions est très important. Nous fonctionnons par résolution de problèmes grâce à des exercices d’entraînement de logique.

La résolution de problèmes est une compétence nécessaire dans le monde de demain.

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La gamification est une tendance forte aujourd’hui. Pour quelles raisons utilisez-vous des mécanismes du jeu dans votre école ?

Les challenges, les points, et tous les mécanismes du jeu et du jeu vidéo font fonctionner la passion. Ma question, lorsque j’ai fait cette école, c’est « comment rendre les étudiants accros à la formation ? ». Il ne faut pas qu’ils décrochent en cours de route. Il faut donc décomposer les principes des jeux vidéo, et cela passe notamment par une réorganisation des rythmes, avec des rituels. Le rituel d’intégration, au début de la formation, ou le rituel du vendredi par exemple. Chaque vendredi, à 14h, nous prenons un moment pour faire une rétrospective de la semaine qui vient de s’écouler. Cela permet de voir ce que l’étudiant a accompli en une semaine, mais aussi de leur apprendre à parler en public. Le but est d’aller toujours plus loin. La sélection pour entrer à l’école se fait grâce à des serious game, nous faisons un jeu avec le candidat, pour voir comment il fonctionne en groupe, c’est très important. Les 8, 9 et 10 juillet nous organisons les journées portes ouvertes à Bordeaux, Lyon et Toulouse, et nous organisons une journée de création d’escape game. Aujourd’hui, tout ce qui est ludique a une réelle importance : nous avons tous envie de jouer, même les adultes. Il faut donc s’approprier les codes du jeu pour favoriser l’apprentissage.

En quoi l’éducation est-elle la clé de la transformation de notre société ?

Je pense qu’il y a un réel problème dans le système éducatif actuel. Le numérique a tout changé : 65 % des métiers de demain n’existent pas encore et 90 % des emplois nécessiteront des compétences dans le numérique d’ici 2020. Mais le système reste le même, il est trop lent, il accumule du retard et je ne vois vraiment pas comment ça va pouvoir s’améliorer… Le vrai problème ce n’est pas qu’il n’y a pas de travail ou que les personnes sont surdiplômées. Le problème vient des formations qui sont totalement inadaptées au marché du travail. Pour les personnes qui sont en doctorat par exemple, il n’y a de débouchés qu’à l’université, et il n’y a qu’un poste pour cent candidats. Ce n’est pas normal ! De plus, le coût des études supérieures est énorme : 11 000 € pour un étudiant. C’est un gaspillage absolu. Il faut tout repenser et stopper le prolongement des études. D’autant plus dans les formations liées au numérique puisque l’obsolescence est continue. La création des cycles LMD (Licence, Master, Doctorat NDR) n’arrange rien, puisque cela force les étudiants à rester dans un cursus alors que ce n’est pas forcément justifié. Il faut penser court, penser objectif et penser compétences. C’est très radical.

Le système français est trop cloisonné. C’est un véritable casse-tête. Il faut casser les cases, et proposer une souplesse totale sur les parcours. Pour l’alternance par exemple, le rythme n’est pas bon par rapport aux besoins des entreprises, il faut un statut évolutif.

Par ailleurs, il faut automatiser les processus de l’apprentissage, enregistrer les cours en amont, préparer pour gagner du temps et apprendre à poser les bonnes questions. On commence à y arriver avec les MOOC par exemple. Il y a un problème d’utilisation du numérique. Pour résumer, la tendance va vers le fait de replacer l’élève et l’enseignant au cœur du système. L’élève doit devenir un acteur, prendre des décisions, et l’enseignant doit être plus libre et plus créatif, susciter l’intérêt de l’étudiant, pour mieux l’accompagner.

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Pourquoi est-il important d’apprendre la programmation aujourd’hui ?

Aujourd’hui, il y a une réelle pénurie de développeurs. Il faut que chacun, quel que soit son métier, puisse créer son propre outil de travail. Pour l’instant, ça intéresse surtout les graphistes ou les journalistes mais pas seulement ! À la Wild Code School, nous avons eu un cuisinier par exemple, qui voulait se reconvertir pour être développeur et finalement, son ancien chef l’a recontacté pour ouvrir une nouvelle chaîne de restaurant et pour qu’il s’occupe de créer le site. Il faut que toutes les formations de l’enseignement supérieur proposent au moins un semestre de code…

Merci Anna, à bientôt.

 

Propos recueillis par Anaïs Bozino

 

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Anais

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