Les affres de l’hyperconnexion : déconnectés volontaires !
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Ils étaient connectés du soir au matin, le nez collé à l’écran de leurs smartphones, tablettes et ordinateurs. Un beau jour, ils ont décidé de calmer le jeu. Déconnexion totale ou partielle, ils ont remis en cause leur rapport aux TIC et cédé à une tendance qui gagne du terrain : le mouvement anti-tech.

Je me lève et je te bouscule, tu ne te réveilles pas, comme d’habitude. Ma main, caresse tes cheveux, la lumière bleue du smartphone, illumine ton visage, comme d’habitude. Claude François remixé, mis à jour, updaté. Si le chanteur populaire était encore parmi nous en 2016, il chanterait sûrement cela : les nouvelles technologies qui ont envahi notre quotidien, partout, tout le temps. Du collégien soucieux de son e-réputation au cadre supérieur le nez collé à ses emails, notre vie quotidienne se déroule les yeux rivés sur les écrans. Sans que l’on ne sache trop comment, ni précisément depuis quand, nous sommes passés de l’ère de la connexion à celle de l’hyperconnexion… En apparence, rien ne change vraiment. En réalité, c’est tout notre rythme de vie qui est bouleversé. Dès le réveil, nos premières actions : checker nos mails, lire nos sms, compter le nombre de likes récoltés sur les réseaux sociaux, consulter la météo en ligne. Tout au long de la journée, au gré de l’actualité, les notifications «push» affluent sur nos écrans, tablettes et autres smartphones. Chute du cours du pétrole au Venezuela, milliers de morts en Syrie, ouragan à Tahiti : nous savons tout, très vite, parfois même en direct.

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Sans smartphone, point de salut ?

En 2013, une étude réalisée par l’éditeur de logiciels Roambi montrait que 89 % des cadres en entreprise consultaient leurs mails professionnels plusieurs fois par jour sur leur temps privé, 93 % pendant leurs congés, 82 % dans leur voiture et 51 %… dans leur lit ! Tout se passe comme si appuyer sur des boutons dans le but d’organiser notre univers était devenu essentiel, tout en haut de la pyramide de Maslow. Difficile de se rappeler comment nous faisions avant. Comme il devait être compliqué le siècle dernier… Faites donc le test ! Vous pensez pouvoir vivre sans Internet connecté à la fibre, sans 4G, ni data ? En êtes-vous vraiment certain ? Il n’y a qu’à observer le désarroi de notre génération lorsqu’elle oublie par mégarde son téléphone portable pour en douter fortement… Rien que sur Twitter, des centaines de messages relatent la mésaventure. Sans cette carapace technologique qui nous rend fort, nous sommes nus, démunis, incapables de maîtriser notre environnement. Ce drame moderne, à savoir la technologie nous échappant, a d’ailleurs inspiré un visuel qui circule massivement sur les réseaux sociaux : The 3 biggest fears of our generation. Il présente, côte à côte, trois pictogrammes connus de tous : celui d’une mauvaise connexion Wi-Fi, du chargement désespérément long d’une vidéo et d’une batterie à plat.

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Autant de motifs d’insatisfaction qui gâchent la vie des hyperconnectés que nous sommes devenus. De véritables accros. Qu’il est loin le temps où, enfant, nos parents, professeurs et autres adultes dépositaires de l’autorité nous interdisaient de regarder la télé. Aujourd’hui, de plus en plus tôt, parfois même avant de savoir lire, les bambins se servent de consoles et de tablettes, switchent d’application en application avec une fascinante dextérité. Une génération plus à l’aise avec l’écran qu’avec le papier est née. Nous autres, adultes, avons cédé. Nous surconsommons désormais le fait d’être connectés…

Une étude pour montrer l’ampleur de notre surconnexion

En octobre 2010, une quinzaine de chercheurs appartenant aux laboratoires SET1 ont lancé une grande étude intitulée DEVOTIC. Coordonné par Francis Jauréguiberry, ce projet mené durant 48 mois interroge la déconnexion volontaire aux TIC (Technologies de l’information et de la communication). Le présupposé est simple : aussi pratiques soient-ils, les nouveaux moyens de communication utilisés à outrance peuvent devenir néfastes. La recherche ne porte pas sur ceux qui utilisent peu ou refusent les technologies de communication mais au contraire sur ceux qui s’en servent « de façon intensive et qui, en raison précisément de cet usage quasi constant, en viennent à adopter une attitude critique face à des effets non voulus et à leurs yeux négatifs, attitude les amenant dans certaines conditions à des pratiques de déconnexions volontaires ».

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En clair : éteindre son écran de télévision, laisser son smartphone dans sa poche, ne pas consulter ses emails en dehors du bureau. Mais peut-on vraiment déconnecter ? Rien n’est moins sûr… Les résultats de l’étude montrent l’ampleur de notre addiction aux TIC. Pour les cadres, qui se considèrent très connectés (ordinateurs, tablettes et smarphones), il leur semble surtout impossible de ne pas l’être. 83% estiment ainsi que les TIC accroissent le volume d’information qu’ils doivent traiter et 86% établissent une relation de cause à effet entre communication électronique et rapidité de traitement. Ces derniers sont néanmoins lucides sur les changements engendrés par l’omniprésence de la technologie dans la vie professionnelle : 78 % pensent que les TIC engendrent un nombre croissant de tâches à traiter en dehors des horaires ou du lieu de travail. L’étude note sur ce point que les femmes et les jeunes « se prémunissent un peu mieux contre ce phénomène ». En moyenne, plus du tiers des cadres ont le sentiment de ne bénéficier d’aucun droit à la déconnexion, que ce soit pour les vacances, les week-ends ou les soirées.

Interrogés sur les conséquences en termes de stress au travail, 59 % des cadres interrogés considèrent de façon générale que « les TIC contribuent à rendre leur vie professionnelle plus stressante » par « excès de sollicitations », de « fonctionnement dans l’urgence », « par la difficulté à gérer son temps de travail » et par « l’empiètement de la sphère professionnelle sur la sphère privée ». Aussi clairvoyants soient-ils, ils n’arrivent pourtant que rarement à se déconnecter. « Soit parce qu’ils ne peuvent pas le faire (car devant constamment rester à l’écoute du pouls de l’entreprise ou du service)» explique l’étude, soit parce qu’ils pensent que les TIC leur font « économiser du temps et que se déconnecter équivaudrait à trop en perdre ou à se couper d’opportunités ».

Déconnecter avant qu’il ne soit trop tard…

On le comprend, l’hyperconnexion n’est pas seulement virtuelle, elle a également des conséquences concrètes sur nos vies. Prenez Serge Aurier, défenseur du PSG promis à un grand avenir. Il a récemment déclenché une gigantesque polémique suite à de curieuses déclarations faites sur Périscope. La scène : en fin de soirée, le joueur friand de réseaux sociaux, accompagné d’un ami, organise une session de questions-réponses en direct. Très vite, les langues se délient. Le footballeur dérape, il critique ses coéquipiers, insulte son entraîneur. La toile ne tarde pas à s’enflammer. Le joueur fait la Une des médias, son club va sévèrement le sanctionner. À l’heure où s’écrivent ces lignes, à cause d’une polémique née sur le web, l’avenir professionnel d’Aurier s’écrit en pointillés. C’est une alerte. Mais parfois l’hyperconnexion à des conséquences plus lourdes encore, elle touche psychologiquement et physiquement ses prisonniers.

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8h30, un matin de semaine. À quelques pas de la Maison de la Radio, nous retrouvons le journaliste Guy Birenbaum après sa chronique dans la matinale de France Info. L’homme est à l’écoute, prévenant. Mais il prévient : « ça n’a pas toujours été comme ça. Il y a deux ans, vous m’auriez trouvé froid, hautain. Je ne prenais pas le temps d’écoute) ; je me sentais fort, j’étais tout le temps connecté… ». Dans un livre paru récemment et intitulé Vous m’avez manqué, Histoire d’une dépression française (éditions Les Arènes), il raconte comment son hyperconnexion l’a conduit sur le chemin de la dépression. « J’étais capable de démarrer un buzz sur une tête d’épingle, toutes les trois minutes. Je l’ai fait des centaines de fois. Dans ma folie, je pensais que Twitter avait été créé pour moi ! Aujourd’hui, je n’ai plus aucun appétit pour la frénésie. Écrire des articles sur la façon dont Marion Cotillard meurt dans Batman ou bien commenter la Nouvelle Star, à un moment, je me réveille et je prends conscience que c’est de la merde. Et pourtant, ça marchait très bien : je gagnais de l’argent, j’étais une vedette sur le web, personne pour me poser de contraintes, je faisais peur à tout le monde. J’étais doué pour ça mais tant pis ». À cette époque, c’est simple, Guy Birenbaum avait la tête face à un écran « 20 heures sur 24 ».

Même son footing, il le faisait à grands renforts de quantified self, l’œil rivé à ses temps de parcours, aux calories dépensées. Dans ses oreilles, en continu, les émissions d’Europe 1, la station sur laquelle il officiait. Un beau jour, Guy Birenbaum s’est réveillé en nage. Il ne dormait plus, puis une douleur foudroyante au dos et finalement l’envie de tout lâcher, et surtout de débrancher sa box et de laisser son smartphone se décharger. Après des mois de thérapie et une reprise en douceur du travail, il assure « aller mieux, prendre le temps de vivre, d’écouter les gens, de regarder le monde autrement qu’en songeant au filtre Instagram que j’appliquerai sur les photos de mon chien… ».

Se déconnecter totalement ?

En 2013, on estimait que 58% des Français étaient équipés d’un smartphone. Un chiffre qui progresse d’année en année, de façon inexorable. Certains Astérix, largement minoritaires, se sont pourtant jurés de résister à l’envahisseur technologique. Ils prônent les vertus de la vie déconnectée, le confort et la tranquillité d’une existence menée loin des ondes. Ils n’ont pas d’accès à Internet, pas de téléphone portable. Mais comment font-ils ? Si l’on exclut une part du troisième et du quatrième âge (qui n’a parfois pas pu ou su prendre le virage technologique), les déconnectés volontaires ont souvent les moyens de l’être. Ils sont des privilégiés vivant leur autarcie comme un luxe. Ils n’ont pas besoin d’être connectés ni d’apparaître en ligne : pas de profil Linkedln ou Facebook comme carte de visite virtuelle, pas de racolage de like, d’exposition ni d’affichage en ligne. Derrière cette disparition des réseaux, l’idée de la nocivité de la connexion. Prenons le cas du philosophe Alain Finkielkraut. Pour contacter le nouvel élu à l’Académie Française, il faut écrire une lettre ou contacter… sa femme. Impossible de le contacter sur son téléphone portable. Il n’en a pas.

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Cette distance vis-à- vis de l’emballement des réseaux qu’il critique tant se retrouve dans l’approche réactionnaire, forcément dédaigneuse du philosophe pour cette masse obscure que constituent “les Internets”. En ligne, il est d’ailleurs une star, on le cite, on fait des gifs de ses apparitions télé. Mais le sait-il seulement, lui qui affiche tant de mépris à l’égard de cet outil ? Pas sûr… In fine, la déconnexion totale apparaît négligeable. La vraie tendance, comme le rapporte l’étude DEVOTIC, est plutôt la maîtrise de sa connexion : « il s’agit de ne pas se laisser envahir par trop d’informations non désirées, d’échapper à un mode d’interpellations incessantes, à l’urgence et à la pression managériale, au contrôle hiérarchique ou à l’impression d’être surveillé. La déconnexion équivaut alors à reprendre souffle et distance ». Reprendre souffle et distance. Pour cette raison notamment, une vague d’utilisateurs se sont récemment mis à fermer leurs comptes Facebook. Combien au juste ? Difficile à dire puisque la firme de la Silicon Valley garde jalousement les dites statistiques. Reste que la tendance est bien là : maîtriser son taux de connexion.

 

 Laurent-David Samama

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