Alimentation & Big Data : quand Big Brother se penche sur nos assiettes…
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Vaisselle intelligente, applications qui vous aident à ne consommer que les aliments qui sont bons pour votre régime alimentaire… Nos données sont collectées partout, jusque dans nos assiettes !

Article publié dans Silex #05 (Hiver 2015-2016)

Le culte du corps et l’art de la gastronomie cohabitent en France depuis toujours. « La gastronomie est l’art d’utiliser la nourriture pour créer le bonheur » selon Théodore Zeldin, sociologue et philosophe britannique du XXe siècle, la cuisine est un art pour certains, une contrainte pour d’autres, une nécessité pour tous – et notre corps nous le fait bien sentir ! Indicateur de bonne santé, de richesse ou de statut social, notre corps est bien plus qu’un moyen de locomotion et de liberté. Si les objets connectés ont déclenché un virage technologique il y a quelques années concernant le monitoring de notre organisme et de notre activité physique, l’alimentation 3.0 n’en est encore qu’à ses débuts. Pour autant, les avancées récentes nous promettent des bouleversements dans notre consommation alimentaire – pour le meilleur ou pour le pire.

Hyper-protéiné, végé ou Hypo-calorique ?

Esthétisme, performance sportive, ou bonne santé, chacun a ses raisons pour contrôler son alimentation… Et qui dit décompte de calories dit régimes en tout genre: hyper- protéiné, hypo-calorique, chrono-régime, régime végétarien, jeûne, etc. pour correspondre aux standards physiques ou simplement garantir sa forme. Les premiers régimes Weight Watchers apparaissent dans les années 1960, basés sur les valeurs nutritionnelles des aliments ingérés plutôt qu’une liste de produits autorisés ou interdits.

Avec le développement du micro-ondes et des plats préparés, c’est toute l’industrie alimentaire qui se transforme: le choix des ingrédients et la composition patiente des plats sont remplacés par le mélange de produits semi-finis au mieux, voire les repas à réchauffer entièrement préparés. Le consommateur n’est plus maître de son assiette.

La traçabilité des aliments, en particulier la viande, est depuis quelques années l'une des priorités des consommateurs. © PHOTO AFP REMY GABALDA
La traçabilité des aliments, en particulier la viande, est depuis quelques années l’une des priorités des consommateurs. © PHOTO AFP REMY GABALDA

Mais cet abandon du choix et de la connaissance inquiète. D’autant plus qu’après les scandales de traçabilité des viandes bovines, se renseigner sur ce que l’on mange est presque devenu un devoir de citoyen ! Depuis 2011 et après huit années de négociations, la Commission Européenne a rendu l’étiquetage des denrées alimentaires obligatoire. Le décret, applicable à partir de 2016, impose la présence obligatoire d’une «déclaration nutritionnelle» comprenant les valeurs nutritionnelles et de la liste des ingrédients, notamment les allergènes, ainsi que les matières grasses végétales. Reste que ceux-ci ne sont pas toujours très explicites ; à charge du consommateur de se renseigner pour bien acheter.

Je sais donc Je suis

Une start-up française, Kwalito, revendique, elle aussi, le droit du consommateur à connaître ce qu’il met dans son assiette. Les deux fondateurs, Pierre et Aleksandra Killy, vont bien au- delà des données nutritionnelles indiquées sur les emballages, et décryptent la liste des ingrédients aux noms et sigles peu compréhensibles pour le commun des mortels. Selon un sondage Ipsos réalisé en 2014, 50 % des Français ressentent «souvent » le sentiment de ne pas savoir ce qu’ils mangent. « Est- ce normal de ne pas comprendre ce qui est écrit sur les étiquettes des produits alors qu’ils peuvent cacher des ingrédients nocifs pour la santé ? » demande Aleksandra. Car si l’ingestion de gluten peut être particulièrement douloureuse pour les malades cœliaques (le petit nom savant des intolérants au gluten), la présence d’arachide peut se révéler mortelle pour une personne allergique.

Kwalito, l'appli qui dissèque ce que vous mangez (C) Kwalito
Kwalito, l’appli qui dissèque ce que vous mangez (C) Kwalito

Et que dire des additifs toxiques tels que le E250 et E252, conservateurs utilisés le plus souvent dans la charcuterie, que l’on retrouve même dans la filière bio ? D’un simple scan du code barre, l’application mobile vous dit si un produit vous correspond (ou non) en fonction de vos critères: végétarien, sans lactose, sans huile de palme, femme enceinte, sans additifs toxiques… Et côté data, la start-up récolte les informations sur les profils de ses utilisateurs pour les analyser grâce au machine learning, permettant ainsi de décrypter les nouvelles tendances alimentaires des clients.

Et en plus, cela peut aider les entreprises à savoir si leur produit est bien placé en magasin, si sa visibilité est bonne. Dernier avantage, si les entreprises s’aperçoivent que beaucoup de clients ne prennent finalement pas le produit car ce dernier contient des ingrédients qu’ils ne veulent pas consommer, les entreprises peuvent modifier leurs recettes pour gagner des parts de marché en les supprimant. Un modèle gagnant-gagnant !

 

Des pilules qui se transforment en poulet aux repas en bouteille, il n’y a qu’un pas !

Qui n’a pas rêvé de voir d’une simple pilule apparaître un poulet rôti après quelques secondes passées au micro- ondes? Si l’univers fantastique du Cinquième Élément nous propose une vision utopique du repas instantané, la start-up Soylent l’a mise à exécution. Au cœur de la Silicon Sentier, le développeur informatique Rob Rhinehart a mis au point un ersatz – un sous-équivalent – de milkshake, conçu pour couvrir l’intégralité de nos besoins nutritionnels. Dans un monde en perpétuelle recherche d’efficacité, cet entrepreneur de 26 ans nous propose de remplacer nos repas par une solution à la fois économique et rapide, nous libérant ainsi de l’obligation de manger (et de faire nos courses, de faire à manger, de faire la vaisselle…).

À l’origine du concept, une expérimentation individuelle et des recherches autodidactes pour trouver la formule parfaite contenant les nutriments nécessaires pour garantir le bon fonctionnement du corps. Quelques mois (et trois millions de dollars collectés sur une plateforme de crowdfunding) plus tard, Rob se lance dans la production industrielle et scalable du Soylent: une poudre à mélanger avec de l’eau, sensée couvrir tous nos besoins nutritionnels – à défaut de satisfaire nos papilles gustatives. Commercialisée depuis 2013, cette boisson-repas est composée de protéines de soja, d’amidon de riz, d’huile d’algues et de colza, de sels, sucres, fibres, vitamines et minéraux. Bilan des courses : la start- up compte aujourd’hui quelques 22000 utilisateurs assidus pour un chiffre d’affaires estimé à 36 millions de dollars en 2015.

Une boisson pour tout repas, vraiment? Que les sceptiques se rassurent, si vous ressentez le besoin de mordre dans de la nourriture consistante, une version solide existe sous le nom de MealSquares, des gâteaux carrés de 400 kcal à consommer froid ou à réchauffer quelques secondes au micro-ondes, qui prétendent eux-aussi remplacer nos repas «classiques». Tout comme Soylent, MealSquares nous promet une nourriture « sans questionnement », rapide à ingérer, abordable, et équilibrée – la mastication en plus.

 

«Because you’ve got more important things to do than worry about food.» expliquent les fondateurs de MealSquares. En effet, avalez ce petit carré de nourriture, vous n’aurez plus faim ! (C) MealSquares
«Because you’ve got more important things to do than worry about food.» expliquent les fondateurs de MealSquares. En effet, avalez ce petit carré de nourriture, vous n’aurez plus faim ! (C) MealSquares

 

Pour autant, les principales objections à son concurrent liquide restent valables: une consommation quotidienne est bien monotone et rébarbative, et présente de véritables risques de désociabilisation. Car, au-delà des besoins physiologiques, partager un repas entre collègues ou entre amis est l’une des clés de nos relations – ce n’est pas aux Français que je vais l’apprendre !

SmartPlate, l’aSSiette connectée qui contrôle votre alimentation

Bonne nouvelle, vous pouvez désormais monitorer votre alimentation sans abdiquer de votre libre arbitre! Pour les amoureux de la gastronomie ou les simples gourmands, il est désormais possible de se préparer des repas complets et équilibrés, et même se permettre des petits écarts, sans se fâcher avec sa balance. Comment? À Philadelphie, une équipe de scientifiques et de sportifs se consacre à apporter santé et bien- être à portée d’assiette. SmartPlate est une assiette connectée permettant d’analyser tout ce que vous mangez. Plus besoin de tenir un journal de bord de son alimentation ou de rentrer manuellement ses repas dans son application Fitbit.

L’assiette «intelligente» est munie de capteurs de poids et de micro- caméras intégrées capables de reconnaître aliments uniques et mélangés, le tout connecté à de puissants algorithmes basés sur l’intelligence artificielle pour analyser le contenu de votre assiette et l’apport calorique correspondant. Le fondateur de cette start-up, Anthony Ortiz, soutient pouvoir «reconnaître les aliments avec plus de 99% de précision».

SmartPlate, l'assiette qui vous prévient si vous mangez trop... (C) SmartPlate
SmartPlate, l’assiette qui vous prévient si vous mangez trop… (C) SmartPlate

Les informations ne sont pas tout, encore faut-il bien les utiliser. L’assiette transmet le résultat de son analyse à l’application dédiée via Wi-Fi ou Bluetooth, permettant un suivi dans la durée. L’utilisateur peut ainsi recevoir une alerte en cas de dépassement calorique, et contrôler son régime alimentaire, qu’il soit pour perdre ou maintenir son poids, pour améliorer ses performances sportives ou pour rééquilibrer une carence ponctuelle.

Et si vous allez au restaurant, vous pouvez compléter vos données en prenant vous-même la photo de votre plat grâce à l’application mobile – mais il vous manquera le poids correspondant. Un détail (et non des moindres) manque encore: l’analyse des boissons consommées pendant ou en dehors des repas.

Comme tout régime basé sur le compte des calories, la SmartPlate a ses limites: comment s’assurer de la volonté des utilisateurs à se conformer dans la durée aux règles imposées ? Et de ne pas craquer pour un carré de chocolat à côté? Les «SmartPlaters» vont-ils bien peser chaque morceau de pain, chips, boule de glace ingérés? Et surtout, pour combien de temps? Selon une étude du cabinet GFK, un tiers des utilisateurs d’objets connectés les abandonneraient au bout de six mois. À moins d’avoir une contrainte (ou une motivation) extérieure !

 

Big Brother is watching you… eat

Nous l’avons vu, la prolifération d’objet connectés, bracelets, assiettes, voire demain les Google Glass, permet de recueillir une myriade d’informations sur notre comportement et nos habitudes alimentaires. Des informations précieuses pour l’industrie agro-alimentaire, mais pas seulement. À quand la différenciation positive sur la base de notre mode de vie ? Car il ne s’agit pas juste de choix personnels: le surpoids a un coût pour la société. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, l’obésité gagne la 5e place du classement des causes de mortalité, avec plus de 2,8 millions de victimes annuelles – Nick Naylor et ses comparses du club «des méchants» dans Thank you for smoking – les MDM, les Marchands De Morts – n’ont qu’à bien se tenir !

Smartphones et autres objets connectés mémorisent et étudient de plus en plus nos food datas (C) DR
Smartphones et autres objets connectés mémorisent et étudient de plus en plus nos food datas (C) DR

L’étude menée par le professeur Ricard Peto et le docteur Gary Whitlock, spécialistes d’épidémiologie à l’Université d’Oxford et publiée en 2009 par la revue médicale britannique The Lancet est encore plus alarmante. Selon les deux scientifiques, les personnes souffrant d’obésité qualifiée de «sévère», correspondant à un Indice de Masse Corporelle (IMC) entre 40 et 50, seraient exposées aux mêmes risques de mortalité prématurée que des fumeurs chroniques. Hypertension artérielle, diabète, maladies cardio-vasculaires, cancers… la liste des complications est longue et inquiétante, sans compter les problèmes psychologiques qui peuvent en découler.

Alors, si les compagnies d’assurance n’hésitent pas à gonfler de moitié les tarifs pour leurs emprunteurs fumeurs, à quand l’assurance- vie indexée sur notre alimentation, où la gourmandise serait sanctionnée au titre de la préservation de la santé… ou de leur bilan annuel ?

Claire-Émilie Lecocq

Article publié dans le Silex ID Magazine #05

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