Alimentation, I.A & robotique : Le chef est un robot
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Une recette imaginée par un logiciel, un plat réalisé par un robot, un dessert sorti tout chaud d’une imprimante 3D… Et si la cuisine du futur parvenait à se passer complètement de l’Homme ? Voici un petit tour d’horizon de ces machines bien décidées à vous régaler le palais…

Article publié dans Silex ID #05 (Hiver 2015-2016)

Lorsqu’on leur a proposé le choix entre un «burrito autrichien au chocolat », un « cocktail de cidre avec tranche de lard » ou une « quiche aux asperges suisse-thaï», les clients du food truck qu’IBM avait installé à Austin lors du festival SxSW (South by Southwest) se sont probablement demandés ce qui était passé dans la tête du chef pour concocter des recettes aussi barrées. La question, il aurait fallu qu’ils la posent à un chef en particulier. Watson, c’est son nom, n’a pas d’étoile au guide Michelin, n’est passé par aucune école hôtelière, et ne portera jamais de toque sur la tête. Watson est un programme d’Intelligence Artificielle, et il a décidé il y a quelques mois de se lancer dans la cuisine !

Un dîner vraiment parfait

Vous avez probablement entendu parler de Watson pour la première fois il y a quelques années, lorsqu’il est parvenu à battre les meilleurs experts au jeu télé américain Jeopardy!. Fier de son succès, ce robot intelligent qui raisonne avec des algorithmes plus qu’avec des émotions, s’est donné une nouvelle mission : jouer les chefs. Et là encore, il excelle. Pour concocter des recettes inédites, il passe au crible toute l’info gastronomique du web, il analyse des milliers de recettes, les croise avec les préférences alimentaires du client, et propose in fine des recettes super originales, parfaitement adaptées aux goûts de chaque invité. On appelle ça de la « cuisine cognitive ». À Austin, des dizaines de petits veinards ont ainsi pu goûter les menus concoctés par le chef-robot, servis dans un camion tout à son honneur. Enfin, précisons tout de même que ce sont bien des cuisiniers en chair et en os qui ont enfilé leurs tabliers pour réaliser les plats imaginés par leur boss…

 

 

À l’image des top chefs les plus influents de la télé, de Norbert Tarayre à Jamie Oliver, Watson a récemment publié son propre livre de cuisine contenant ses 65 recettes préférées, Cuisinez cognitif avec le chef Watson. Il faut avouer que le kebab vietnamien à la pomme fait vraiment saliver ! Watson a même désormais son propre site web (IBMChefWatson.com) sur lequel l’internaute peut le solliciter pour booster sa créativité. L’expérience est assez amusante : on y rentre les ingrédients dont on dispose et Watson suggère des aliments qui pourraient donner une association savoureuse, avant de livrer des recettes inédites venues de son imagination. Bien sûr, on peut aussi préciser ses éventuelles allergies ou les épices que l’on ne digère pas. On a fait le test en indiquant qu’on disposait de pommes de terre, et Watson nous a appris que celles-ci affichaient une synergie presque parfaite avec le raisin et la canneberge. Il nous a ensuite proposé de concocter des tacos de pomme de terre avec des poires, des olives, des concombres, etc. On n’y aurait pas forcément pensé !

Selon ses créateurs, Watson n’a pas, pour le moment, vocation à remplacer totalement les chefs de chair et d’os, mais pourrait être particulièrement utile en tant qu’assistant de restaurateurs, notamment pour leur suggérer des recettes à partir des derniers aliments restant dans les réserves – une bonne manière de réduire les pertes. Il aurait également sa place dans les hôpitaux, par exemple, où il pourrait prendre en compte rapidement les restrictions alimentaires de certains patients pour concevoir des menus adaptés au régime de chacun.

La promesse de la cuisine cognitive à la sauce Watson, c’est donc bien de parvenir, grâce à une Intelligence Artificielle, à concocter le dîner parfait, celui qui conviendra à votre palais, s’accordera à votre régime, fera avec les aliments dont vous disposez. La grande force de Watson, c’est de ne pas se contenter de réciter ses leçons par cœur mais d’avoir une vraie force de proposition et de création.

 

Imprime moi mon repas

Mais ne pourrait-on pas aller plus loin et se passer complétement des hommes pour réaliser son repas ? Dans cette optique, le recours à des imprimantes 3D est l’option la plus évidente, celle qui pourrait s’imposer le plus rapidement.

 

 

C’est la Nasa qui avait créé la surprise en présentant fin 2013 la première pizza imprimée en 3D. Une démonstration qui semblait tout droit sortie de la série Star Trek – les nostalgiques se souviennent du célèbre « réplicateur » de nourriture. L’objectif n’était pas de pouvoir offrir une Margarita ou une Quatre Fromages à une éventuelle rencontre du troisième type dans l’espace, mais simplement de nourrir convenablement ses astronautes engagés dans de longs voyages spatiaux – et lassés par la nourriture lyophilisée. Le fonctionnement est assez simple: un fichier informatique avec un dessin 3D, de la matière (en poudre, liquide, ou composée d’aliments frais). Le reste se fait par dépôt de couches successives.

Anjan Contractor, l’ingénieur à l’origine du projet (pour lequel la Nasa avait déboursé pas moins de 125000 dollars) était l’un des premiers à mentionner les nombreux atouts de l’impression 3D dans le domaine alimentaire. D’abord, celle-ci permet de réduire grandement le gaspillage alimentaire, qui s’élève aujourd’hui à 1,3 milliard de tonnes chaque année, soit un tiers des aliments produits dans le monde. Ensuite, elle est particulièrement efficace pour créer des menus adaptés à chacun (diabétiques, femmes enceintes…) puisqu’en dosant les mélanges, l’imprimante fournit à chacun exactement ce qu’il faut. Enfin, les aliments en poudre et les huiles utilisées par certaines imprimantes 3D peuvent se conserver plusieurs années. Grâce à cette flexibilité, il serait alors plus facile de faire profiter de cette technologie aux pays où les aliments frais sont rares et où la malnutrition fait encore des ravages.

Deux ans après cette première expérience, de nombreuses sociétés ont développé leur propre modèle d’imprimante 3D culinaire. Citons notamment Candy, ChocEdge Creator, ChefJet Pro, ou la toute dernière: Bocusini (rien à voir avec Paul Bocuse), présentée récemment sur la plateforme de crowdfunding Kickstarter. Celle qui a probablement fait le plus rêver les gourmands du monde entier est la PancakeBot, qui propose d’imprimer en 3D… des pancakes ! L’objet, imaginé par un papa ingénieur soucieux de gâter sa petite fille, permet de réaliser des crêpes de la forme de son choix. On charge une image sur le logiciel (une voiture, un chat, la tête de son cousin), on repasse sur les traits comme avec un papier calque, et on remplit les zones à imprimer. La machine prend le relai pour cuire le pancake de la forme souhaitée, en toute autonomie.

La société espagnole Natural Machines devrait être l’une des premières à commercialiser une imprimante 3D complète, destinée au grand public: la Foodini. Grande comme un four, Foodini est capable de fabriquer des sucreries, des gâteaux, des pizzas, des pâtes ou des amuse-gueules à partir d’ingrédients frais chargés dans ses capsules. Véritable objet connecté, Foodini se contrôle depuis votre ordi et permet via un site web communautaire d’accéder aux recettes d’autres internautes et de proposer les vôtres. La promesse de Foodini (qui sera relativement accessible, avec un prix de vente d’environ 1 000 dollars): des aliments frais, des recettes originales, des formes créatives…

 

 

Pour devenir populaire et réellement s’imposer dans les cuisines des particuliers, l’impression 3D doit néanmoins relever deux défis: devenir plus rapide (qui a envie d’attendre deux heures pour dévorer un simple pancake ?) et surtout sortir de son côté un peu gadget. Les entreprises qui fabriquent ces machines semblent pour le moment plus excitées à l’idée de concocter des « objets » au design original qu’à encourager une utilisation quotidienne. Or ce que l’on veut dans sa cuisine, c’est un outil capable de préparer un bon cassoulet à toute heure, et pas forcément une machine qui fabrique des tours Eiffel en chocolat !

Un robot aux fourneaux

Pour contrer les limites liées à l’impression 3D, l’initiative idéale serait de revenir aux fondamentaux de la cuisine – un four, une poêle, des spatules – tout en remplaçant le cuistot par un robot. Bonne nouvelle, c’est déjà possible! Et c’est encore (presque) grâce aux gourmands ingénieurs de la Nasa que l’on doit cela !

La société anglaise Shadow Robot développe en effet depuis de nombreuses années des bras robotiques pour l’agence spatiale américaine. L’an dernier, son équipe a eu l’idée, en association avec Moley Robotics, d’adapter l’usage d’un de ses robots afin de le transformer en « robot-chef ». Automated Kitchen, c’est son nom, est un bijou de technologie qui fonctionne avec 20 moteurs, 24 mini-contrôleurs et 129 capteurs. Le robot, constitué de deux bras suspendus au-dessus des fourneaux, parvient à reproduire de manière très précise les mouvements exacts d’un chef professionnel qu’il aura appris au préalable. Il est capable de choisir ses ustensiles, de touiller la soupe, d’ajuster la température, d’ajouter les épices… Ce sont ainsi plus de 2 000 plats différents qu’il peut réaliser et qui sont listés dans une bibliothèque de recettes qui pourrait s’agrandir à l’infini. Dans la vidéo récemment dévoilée par Moley Robotics, on voit même le robot faire la vaisselle et nettoyer soigneusement le plan de travail. Que demander de plus ?

 

 

À terme vous pourriez lancer votre Automated Kitchen depuis votre téléphone, au moment de quitter le boulot par exemple, afin qu’il se mette au travail et que votre dîner soit prêt quand vous arrivez à la maison. Il n’y aura plus qu’à mettre les pieds sous la table ! Mais pour cela, il faudra que le robot soit capable d’aller chercher les ingrédients dans le frigo et les ustensiles dans le placard… On n’en est pas encore là. La commercialisation du robot devrait débuter dès 2017, pour un tarif aux alentours de 14000 euros, et l’objet pourrait devenir abordable pour un large public à partir de 2020. Petite précision : les créateurs d’Automated Kitchen vous invitent également à installer un extincteur dans votre cuisine. Juste au cas où…

À l’université du Maryland, des ingénieurs pensent qu’un robot-chef ne doit pas se contenter de simplement exécuter les gestes pour lesquels il a été programmé: il devrait être capable d’apprendre à cuisiner tout seul. Le professeur Yiannis Aloimonos a ainsi récemment dévoilé un robot qui avait « visionné » plusieurs dizaines de vidéos de cuisine sur YouTube, et appris à reproduire les gestes observés. Comme un grand! Pour cela, le robot repose sur deux modules d’apprentissage : le premier sert à maîtriser sa force lorsqu’il saisit un objet (doucement pour une tomate, avec fermeté pour un couteau) ; le second lui permet de reconnaître l’objet saisi (une poêle ou un steak). Ce robot cognitif, autodidacte, capable d’apprendre de ses propres observations, laisse entrevoir des perspectives spectaculaires. Yiannis Aloimonos l’annonce sans détour : « c’est le début de la prochaine révolution industrielle, et elle transformera fondamentalement notre société. »

Dans quelques années, vous pourrez commander votre plat avant même d’arriver à la maison. Le robot-cuistot commencera alors à préparer soigneusement un vrai plat de chef. Bien sûr, il faut avoir un peu de place, on voit mal Automated Kitchen fonctionner dans les petites cuisines de nos studios de 30m2 !
Dans quelques années, vous pourrez commander votre plat avant même d’arriver à la maison. Le robot-cuistot commencera alors à préparer soigneusement un vrai plat de chef. Bien sûr, il faut avoir un peu de place, on voit mal Automated Kitchen fonctionner dans les petites cuisines de nos studios de 30m2 !

Le goût avant tout

Et pourtant, on aurait probablement tort de s’inquiéter d’une telle révolution. La littérature et les films de science-fiction nous ont habitués à une vision assez pessimiste de la nourriture du futur. On s’imaginait déjà avaler des pilules en guise de repas, on se préparait à faire gonfler de la poudre afin d’obtenir un poulet, à tremper sa cuillère dans une gelée fluo pour engloutir sa dose de vitamine… Et c’est finalement tout le contraire qu’on nous promet. Et tout cela… grâce aux robots ! Avec ces outils capables de se substituer à nos bras pour manier la casserole et la louche, la cuisine du futur nous apparaîtrait presque plus savoureuse que celle de nos grands-mères. Le plaisir de préparer des aliments frais ne sera pas remplacé: au contraire, les robots, inspirés par de vrais chefs, et ultra compétents, vous concocteront d’authentiques festins à partir de recettes originales qu’ils auront imaginées spécialement pour vous.

 

 

 

Olivier Van Bockstael

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