Bill Aulet : « La discipline devrait être la caractéristique première de l’entrepreneur »
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Bill Aulet est un personnage aux multiples casquettes : après une longue carrière chez IBM, ce diplômé de Harvard et du MIT s’est trouvé une nouvelle passion au fameux institut de recherche américain, l’enseignement. Après y avoir étudié il en est devenu un professeur émérite, pour ensuite ajouter une corde à son arc : celle de l’entrepreneur à succès. De telles expériences ne pouvant se limiter à des salles de classes, il en a fait un livre et un workbook : l’Entreprenariat Discipliné. Nous l’avons rencontré à cette occasion pour découvrir comment l’entreprenariat devrait être enseigné selon ce grand Monsieur !

 

Silex ID : Bonjour Bill, Pour nos lecteurs qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous vous présenter ? J’ai entendu dire que vous avez été basketteur

 

Bill : J’ai grandi à New-York où j’ai effectivement fait du basketball. Faire du basket et entreprendre sont des choses assez similaires : j’allais sur le terrain tous les jours et personne ne cherchait à savoir qui j’étais et qui étaient mes parents. Si tu es bon tu intègres l’équipe, sinon non ! Je suis ensuite allé étudier l’ingénierie à Harvard où j’ai continué à y jouer. J’ai même vécu en Angleterre pour le basket pendant un an ! Je suis revenu après cette coupure et j’ai commencé à travailler pour IBM où je suis resté 11 ans. J’ai eu plusieurs postes : j’ai débuté par des postes techniques, puis je suis passé aux ventes, au marketing, à la finance…. Ils m’ont ensuite envoyé au MIT et c’est là-bas que je me suis retrouvé confronté à l’entreprenariat, je n’y connaissais rien. J’ai étudié leurs cours et j’ai découvert à quel point j’aimais enseigner. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je ne suis jamais retourné à IBM !

 

Silex ID : Et vous êtes ensuite devenu entrepreneur ?

 

Bill : Oui, j’ai créé ma première entreprise avec deux docteurs du MIT qui a échoué parce que je ne comprenais pas encore tout ce que le statut d’entrepreneur impliquait. Plus tard, j’ai créé une seconde entreprise appelée ‘Sensible Technologies’ qui permettait de toucher des choses via un ordinateur. Ce fut un grand succès bien que je ne sache toujours pas bien ce que je faisais ! Créer une entreprise c’est comme faire du vélo, on ne se pose aucune question la première fois puis on commence à réfléchir les fois suivantes. J’ai ensuite créé ma troisième entreprise « Viisage », une entreprise de reconnaissance faciale utilisant des solutions biométriques qui a particulièrement crû après le 11 Septembre 2001. Le MIT continuait de me demander de faire des conférences, j’ai donc réalisé qu’il fallait que je sois capable de formuler ce que j’avais appris. Ils m’ont ensuite confié une classe à laquelle j’ai essayé de transmettre mes connaissances mais aussi ce que je lisais. C’est d’ailleurs ce que j’essaye de faire dans mon nouveau livre !

 

« Faire du basket et entreprendre sont des choses assez similaires […] Si tu es bon, tu intègres l’équipe, sinon non ! »

 

Silex ID : De nombreux livres sur l’entreprenariat existent déjà, pourquoi vouloir en écrire un autre ?

 

Bill : Parce que les livres existant n’expliquent pas ce qu’il faut faire, ils ne relatent que des histoires. Étant ingénieur, je veux savoir par où commencer, où finir ; je ne me soucie pas de qui a inventé quoi : je veux juste donner une carte que les gens pourront utiliser en tirant le meilleur de mes connaissances.

 

Silex ID : Comme une sorte de Business Model Canvas ?

 

Bill : Je l’ai essayé mais tout ce qu’il dit c’est : « Voilà où tu es, voici ce que tu dois savoir et tu dois faire mieux que ça ». J’ai essayé ce modèle sur mes étudiants mais la logique n’y était pas, ils suivaient le modèle mais ne comprenaient pas comment améliorer la situation. C’est la même chose au basket où tu dois marquer toujours plus de buts, mais de quelle manière faut-il s’y prendre pour y arriver ?

 

Silex ID : Je suis très surpris par le titre que vous avez choisi, « L’entreprenariat Discipliné ». En français ce terme est extrêmement fort, et est souvent lié à l’obéissance que les enfants doivent aux parents, ce qui ne ressemble pas vraiment à l’image qu’on se fait d’un entrepreneur. Pouvez-vous nous expliquer le choix de ce titre ?

 

Bill : Selon moi, la discipline devrait être la caractéristique première de l’entrepreneur avec le goût du risque. Il devrait y avoir un équilibre entre ces deux qualités. Ce que la plupart des gens ne comprennent pas, c’est que pour être un entrepreneur à succès nous avons besoin de penser différemment : si tous les poissons nagent dans une direction, l’entrepreneur doit vouloir nager seul en contresens jusqu’à ce que d’autres suivent. Je compare les entrepreneurs aux pirates : il faut avoir l’esprit du pirate mais aussi les compétences d’exécution d’un commando ! Pour ce faire il ne suffit pas d’être fou, il faut également être très discipliné, et faire comprendre ça aux gens est quelque chose d’important pour moi. Lorsque je travaillais pour IBM, je ne m’inquiétais jamais de savoir si oui ou non nous allions produire un salaire. Quand tu es dans une start-up, si tu ne travailles pas tu n’as pas de salaire. La situation requiert d’avoir beaucoup de discipline, ce qui n’est pas nécessaire dans une grande entreprise !

 

Silex ID : C’est ce que je ressens en tant qu’entrepreneur, il faut être pointu et affiner nos compétences exécutives !

 

Bill : Beaucoup de gens voient le terme « entrepreneur » comme une raison d’être négligé mais c’est l’inverse. Quand j’ai présenté à mon éditeur, Wiley, mon livre : « L’entreprenariat discipliné », le seul problème qui s’est posé fut le titre. Ils ne voulaient pas utiliser le mot « discipline » car c’est un des termes qu’il ne faut jamais utiliser dans le titre d’un livre. Lorsque j’ai demandé pourquoi ils m’ont répondu que le lecteur allait penser qu’il aurait beaucoup de travail à fournir. C’était exactement mon but ! Faudrait-il l’appeler « 4 heures de boulot par semaine » ? Étant l’auteur, j’ai été intransigeant quant au titre de mon livre.

 

« Si tous les poissons nagent dans une direction, l’entrepreneur doit vouloir nager seul en contresens jusqu’à ce que les autres suivent. »

 

Silex ID : Avez-vous remarqué un changement du profil type de l’entrepreneur ? Y-a-t-il une nouvelle façon de commencer un business aujourd’hui ?

 

Bill : Je ne savais même pas ce qu’était l’entreprenariat quand j’ai été diplômé. Aujourd’hui, les jeunes intègrent l’université pour être entrepreneur, c’est devenu une vocation autant que celle d’être médecin, avocat ou professeur. C’est en passe de devenir une profession respectée bien que non certifiée et que tout le monde soit en mesure de se dire entrepreneur. C’est ce dernier point que j’essaie de faire évoluer. Dire qu’on est entrepreneur requiert certaines compétences autant que si nous étions médecins ou avocats : il faut être capable d’ajuster le produit au marché, de faire du marketing efficace, de distribuer intelligemment le capital, de gérer la clientèle, de faire du design thinking…

 

Silex ID : Pensez-vous que tous les entrepreneurs doivent penser global ? Grâce à internet, il est désormais très facile de vendre ses produits à travers le monde.

 

Bill : Il y a deux types d’entreprises et l’un deux est représenté par des petites ou moyennes entreprises qui ne s’adressent qu’à une demande locale, et n’ont pas vocation à grossir. Elles pensent à la demande proche d’eux comme étant leur marché. Ces entreprises existeront toujours et étaient celles qui avaient le plus d’impact sur les économies avant qu’Amazon ne change les choses en éliminant la plupart d’entre elles. Elles continueront tout de même d’exister car les services qu’elles produisent seront toujours utilisés à l’échelle locale mais ne participeront pas à la transformation de l’économie. Les entreprises d’innovation sont le futur et c’est ce sur quoi nous devons nous concentrer. C’est ce que nous essayons d’inculquer à nos étudiants : là où il y a un marché vous pouvez vous lancer.

 

Silex ID : Pensez-vous que les entreprises aient aujourd’hui besoin d’être épaulées par une grande entreprise pour pouvoir lever des fonds et réussir ?

 

Bill : Je ne pense pas que toutes les entreprises aient besoin d’être soutenues par une grande entreprise. Il faut trouver d’autres moyens de survivre à la période de lancement : les clients peuvent payer pour ça. Il existe également d’autres méthodes créatives pour lever des fonds, il existe des subventions du gouvernement, des emprunts bancaires. Mais toutes les entreprises ne devraient pas être soutenues par une grande entreprise, elles n’en ont pas toutes besoin.

 

Silex ID : Comment arrivez-vous à gérer ces périodes de cash négatif lors de la création d’une start-up ?

 

Bill : Il faut essayer de les minimiser en ajustant le produit au marché le plus rapidement et efficacement possible, en utilisant le moins de ressources possibles pour dominer le premier marché sur lequel l’entreprise entre. Et pour minimiser ces problèmes il faut de la discipline. L’autre point à souligner est que la plupart des entrepreneurs à succès sont des radins, ils sont très regardants sur la façon dont ils dépensent l’argent. C’est de cette façon que tu minimises le problème, même si bien sûr éliminer les dépenses est impossible car il faut toujours investir dans l’innovation.

 

« La plupart des entrepreneurs à succès sont des radins »

 

Silex ID : Que pensez-vous de l’hégémonie de la Silicon Valley et du fait que tout le monde veuille débuter là-bas ? La récente série télévisée « Silicon Valley » dépeint un monde gangréné par la recherche du profit à tout prix.

 

Bill : La série de la Silicon Valley montre un certain type d’entrepreneurs. C’est une notion très différente selon que l’on soit dans la Silicon Valley ou à San Francisco. Quand nous nous rapprochons de Stanford, ils travailleront essentiellement sur des dispositifs médicaux et sur la haute technologie. Ensuite, si nous remontons vers San Francisco, nous trouverions plus d’applications. À Boston et New-York, nous y trouverons plus de haute technologie, si vous vous baladez dans le coin vous verrez de la réalité virtuelle, des machine learning en big data, des logiciels. Si nous nous rapprochons encore de New-York, nous trouverons plus de e-commerce, de mode, des applications. Ce sera la même chose à Londres, il y a beaucoup d’applications et à Cambridge ils font plus de haute technologie. Il y a donc des effets culturels sur l’entreprenariat : si nous allons en Chine, la culture entrepreneuriale est plutôt de haut en bas. Si nous allons en Asie Centrale, ils ont une culture très « de bas en haut ». Aux EU, nous avons un peu des deux, de bas en haut et de haut en bas. Certaines cultures entrepreneuriales ont une conscience sociale plus importante.

 

Silex ID : Êtes-vous optimiste ?

 

Bill : Oui. La série de la Silicon Valley montre jusqu’où les choses peuvent aller à l’extrême. Heureusement, les jeunes gens d’aujourd’hui ne recherchent plus le profit à tout prix, ils veulent avoir un impact positif sur le monde. Mais pour avoir un impact, il faut être discipliné.

 

Silex ID : J’ai assisté à l’un de vos cours au MIT, il n’était pas très théorique. Comment enseignez-vous ?

 

Bill : Le MIT est un établissement technique, nous ne formons pas des politiciens ou des avocats. Nous sommes des ingénieurs, l’apprentissage se doit d’être pratique : nous construisons des ponts. C’était différent lorsque j’étais à Harvard.

 

Silex ID : Je comprends tout à fait ce que vous dites : j’ai étudié dans une école de commerce française où j’ai appris à parler de choses qui n’existent pas. Le MIT a l’air d’avoir une approche tout à fait différente.

« Le MIT est un établissement technique […] nous construisons des ponts »

Bill :  Le modèle du MIT repose sur la citation « Mens et manus » qui veut dire « esprit et main ». Il faut savoir que le MIT a été créé en 1861 durant la révolution industrielle : l’institut était dédié à la formation des émigrés et des enfants des émigrés afin de les aider à intégrer cette révolution. Nous parlons donc le moins possible, les étudiants apprennent à fabriquer des choses tangibles. Aujourd’hui, mon cours était à propos du thermoformage, comment fabriquer une pièce de plastique.

 

Silex ID : Et aujourd’hui, le MIT a-t-il pour mission de former les gens à intégrer la révolution de l’innovation ?

 

Bill : Oui, nous avons une culture forte au MIT. Nous ne donnons pas de doctorat honorifique, mais nous misons sur la formation intellectuelle des étudiants c’est aussi la raison pour laquelle nous n’avons pas d’équipes sportives représentatives des établissements américains. C’est bien plus cool d’être intelligent que beau ! (Rires).

 

Silex ID : Quelle sera, selon vous, la prochaine grande révolution ? Pensez-vous que l’on se dirige plutôt vers du « tout virtuel » ou plutôt vers un retour aux interactions sociales ?

 

Bill : Je ne sais pas, je ne suis pas visionnaire. Je pense qu’elle pourrait reposer sur les téléphones. Je reviens tout juste du Vietnam où je n’ai pas vu un seul ordinateur portable de mon séjour ! Lorsque j’ai débuté ma carrière nous étions sur l’ordinateur central, nous nous sommes ensuite dirigés vers les ordinateurs de bureau et nous avons aujourd’hui des ordinateurs portables. L’appareil le plus gros que j’ai vu au Vietnam était une tablette : ils travaillent tous sur leur téléphone ! Les téléphones d’aujourd’hui sont si puissants, connectés, faciles d’utilisation et toujours sur nous qu’ils sont une révolution. La deuxième chose à souligner selon moi serait la façon dont la vie urbaine évolue avec les voitures autonomes, Uber…. Nous allons bientôt assister à une reconfiguration fondamentale des villes. Cette révolution est technologiquement possible, mais nous devons instaurer de nouvelles habitudes sociales pour qu’elle se poursuive !

 

« C’est bien plus cool d’être intelligent que beau ! »

 

Silex ID : C’est vrai. Vous n’avez pas parlé du Centre Martin Trust dont vous êtes pourtant le directeur. Que faites-vous là-bas ?

 

Bill : Nous travaillons sur la façon de révolutionner l’éducation entrepreneuriale et de former les futurs entrepreneurs. Nous voulons apporter plus de rigueur à leur formation et changer les canaux à travers lesquels il est enseigné. Assister à des classes comme vous et moi n’est plus suffisant, nous avons besoin de supports en ligne, de conseillers, experts, de coach… Si nous pensons à l’éducation comme nous pensons un produit, il faut qu’il ait de multiples canaux de distribution pour répondre à la demande. Les futurs entrepreneurs n’ont pas de diplôme à la clé comme les commerciaux ou les avocats qui auront respectivement un doctorat ou un MBA. Cette éducation doit donc être plus basée sur la valeur que sur le crédit qu’apporterait un diplôme.

 

Silex ID : Vous voulez donc atteindre de plus en plus de gens et non plus les étudiants de Cambridge, Etats-Unis ?

 

Bill : Tout à fait ! Il nous est impossible de former des milliers de personnes ici, nous devons trouver le moyen de le faire à travers le monde. Une fois la bonne pédagogie trouvée, il suffit de la répandre via internet.

 

Silex ID : On a pour tradition de demander des conseils aux personnes que nous rencontrons. Pouvez-vous me citer des livres ou films que vous avez aimé ?

 

Bill : Les dilemmes du fondateur de Noam Wasserman. J’ai également récemment lu Originals d’Adam Grant que j’ai trouvé très bien, Made to stick également de Chip et Dan Heath. J’aime aussi They call me coach de John Wooden et les écrits de sport et Ed Roberts, mon mentor qui a écrit sur l’entreprenariat.

 

Silex ID : dernière question : Quelle est la principale qualité requise pour devenir entrepreneur selon vous ? Mise à part la discipline évidemment.

 

Bill : Les compétences d’exécution d’un commando !

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AUTHOR

Cédric

All stories by: Cédric