On the road again : E-mobilité ou (im)mobilité ?
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Efficacité, sécurité et utilisation des ressources de manière responsable… tels sont les maîtres-mots de la mobilité aujourd’hui. Jamais autant d’outils n’ont été déployés dans les villes pour capter des indicateurs tels que le trafic, la pollution et l’organisation des flux. Ces données peuvent être exploitées pour nous faire passer moins de temps dans les transports et décongestionner l’espace public.

Article publié dans le newspaper Silex ID n°2 (été 2015)

D’après IBM, qui déploie dans le monde l’initiative « Smarter Cities », le coût économique des embouteillages en Union européenne ne représente pas moins de 1% du PIB, sans parler du gaspillage en carburants. Dans les villes, IBM propose des solutions se basant sur l’utilisation massive des données pour rendre les villes plus ergonomiques. Mais alors que l’expression « Smart City » semble être utilisée à toutes les sauces, d’autres attaquent le problème de manière plus radicale. Partant du constat que le plus gros problème dans une voiture est situé quelque part entre le siège du conducteur et le volant, Chris Urmson, à la tête du programme Google Cars, nous montre de manière déconcertante comment une voiture peut prévoir le comportement de son environnement pour adapter sa trajectoire et sa vitesse. Les trois millions de miles réalisés chaque jour dans les simulateurs de Google et l’interconnexion des voitures entre elles permet un apprentissage collectif des machines. Si la voiture sans conducteur fait encore beaucoup de sceptiques – les textes de la Convention de Vienne indiquent encore qu’un être humain doit être à tout moment en mesure de contrôler son véhicule – des militants comme Salim Ismail de l’Université de la Singularité insistent sur les gains en termes de temps et de sécurité: « si vous êtes bon pour écrire des textos et mauvais au volant, vous devriez passez tout votre temps au téléphone et laisser tomber le volant ».

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Une voiture sans chauffeur ? Google l’envisage très sérieusement.

Rationaliser la mobilité, ce n’est pas tant une affaire d’innovation technologique que d’utilisation optimale des ressources actuelles. De ce point de vue, l’enjeu devient de mettre de manière appropriée la demande en relation avec l’offre, encore plus que de rechercher à tout prix la disruption technologique. Aaron Dignan, CEO de Undercurrent, nous rappelle à ce titre que « nous avons trop de technologies et nous ne savons pas quoi en faire. Une entreprise comme Uber n’a fait qu’intervenir sur un pourcentage infime de la chaîne de valeur de l’industrie, en s’insérant dans un interstice entre les plateformes et les réseaux déjà existants. » Les exemples similaires sont nombreux, surtout dans le domaine du transport avec la multiplication des acteurs du covoiturage. Frédéric Mazzella, fondateur de Blablacar, se félicitait, lors d’une intervention devant l’establishment de l’Automobile Club de France, des milliers de tonnes de CO2 économisées et d’autant de rencontres et d’échanges au sein de la communauté des utilisateurs.

L’explosion de l’e-mobilité

Des mobilités plus écolos, plus économes et moins onéreuses seraient-elles alors porteuses de nouvelles aventures pour les grands explorateurs ? On ne peut nier que l’histoire de la modernité ait été portée par les rêves d’exploration et une quête infinie de la vitesse, renforçant l’image popularisée par Jacques Attali d’un « Homme nomade depuis ses origines ». L’exemple des première et deuxième révolutions industrielles nous montre l’impact que peuvent avoir les ruptures technologiques sur l’occupation de l’espace et nos mobilités : en substituant la vapeur et le pétrole à la force humaine et animale, le train, la voiture, l’avion ont décuplé la mobilité des hommes et des marchandises et permis de spécialiser des territoires autrefois distants en des lieux de production ou de consommation. À l’heure de la mondialisation, l’homme moderne est devenu grand voyageur, s’appropriant des territoires toujours plus lointains et consacrant jusqu’à une heure trente de son quotidien au transport. Non contents des multiples opportunités déjà existantes en termes de mobilité, de nombreux projets, entrepreneuriaux le plus souvent, ambitionnent de révolutionner à nouveau les transports pour réaliser les utopies les plus folles et offrir à l’homme nomade la possibilité de se déplacer toujours plus vite et plus loin. Dans l’aéronautique, traditionnel secteur d’innovation, malgré l’échec commercial du Concorde, les projets de supersoniques fleurissent à nouveau pour gagner la bataille de la vitesse. La compagnie américaine Aerion projette ainsi de commercialiser à l’horizon 2022 un jet privé capable d’atteindre les 2000 km/h. Airbus travaille de son côté sur ZEHST, un hypersonique écologique capable de relier Paris à Tokyo en deux heures trente minutes. Sans oublier les projets du Pentagone visant à atteindre les 26000 km/h avec son projet d’avion militaire Falcon Hypersonic Technology Vehicle 2. L’espace devient la nouvelle terre de conquête, alors que le tourisme spatial est déjà pour l’homme explorateur une réalité. Le fondateur de Tesla et SpaceX, Elon Musk, s’est ainsi fixé comme objectif d’« inventer des technologies capables de transporter des millions de personnes sur Mars ».

Les transports terrestres ne sont d’ailleurs pas en reste avec le projet Hyperloop du même Elon Musk. Ce projet, qui projette d’envoyer des capsules hermétiques de vingt-huit personnes en lévitation sur des coussins d’air pressurisé, requiert la construction d’un long tube à basse pression pour atteindre une vitesse de pointe de 1200 km/h. L’ingénieur Marco Villa résume en quelques mots l’impact engendré par un tel saut technologique en termes de mobilité : « si l’on peut demain aller de Los Angeles à San Francisco en trente minutes, déjeuner avec un ami avant de revenir à 15h pour un rendez vous chez le dentiste, comment définit-on les frontières d’une ville ? ».

« Citius, Altius, Fortius ». Plus vite, plus haut, plus fort. À l’heure des utopies quasi réelles, on ne trouverait pas meilleure métaphore que la devise olympique pour décrire la course à la performance poursuivie par l’Homme hypernomade. Mais cette recherche de l’efficacité ne signe-t-elle pas précisément la fin du nomadisme dans ce qu’il contient d’exploration et de hasard ? Dirk Ahlborn, responsable du programme Hyperloop, semble paradoxalement prédire une sédentarisation des hommes: « avec le progrès des moyens de transport, les villes ont grandi et les hommes ont gravité vers les mêmes espaces. De grands changements vont encore avoir lieu dans ce sens et en termes de travail, on estime que 40% des Américains travailleront en freelance avant 2020. De plus en plus travailleront de chez eux, pour une ou plusieurs entreprises. »

… de l'(im)mobilité

Les bouleversements technologiques que nous connaissons pourraient en réalité être porteurs de perspectives radicalement différentes pour l’humanité : celles d’une nouvelle forme de sédentarité. Car si les premières révolutions industrielles ont poussé l’Homme à élargir toujours plus son espace de travail, rien ne dit que ce mouvement soit éternel. Certains penseurs imaginent même désormais le contraire. Dans son ouvrage fondateur Makers, le journaliste et entrepreneur américain Chris Anderson décrit l’émergence d’une nouvelle révolution industrielle autour de la démocratisation de l’imprimante 3D à domicile et promet une rupture socio-économique tout aussi importante que celle de l’ordinateur. Le concept n’est certes pas nouveau : Hergé en prêtait déjà l’invention au professeur Tournesol dans Tintin et le lac aux requins et les premiers prototypes remontent aux années 1980. Grâce à un procédé additif, l’objet est construit en trois dimensions par la superposition de couches successives à partir de matériaux bruts fondus (plastique, résine, céramique et même métal). La vraie révolution porte néanmoins davantage sur la combinaison du procédé avec notre nouvel écosystème numérique : demain, chacun pourra télécharger sur le cloud un fichier numérique modélisant la fabrication de l’objet 3D.

L’impact sur la mobilité est potentiellement considérable, chacun, en tant que « proconsommateur », étant capable de produire, travailler et consommer depuis son salon. Dans son livre La Nouvelle Société du coût marginal zéro, Jeremy Rifkin estime que les « domiciles et lieux de travail ne seront plus séparés par de longs trajets. Puisque les travailleurs vont devenir progressivement propriétaires et les consommateurs, producteurs, il est même imaginable que la circulation baisse sur les réseaux routiers aujourd’hui surchargés ». Lors de la conférence USI, Chris Anderson considère que cette révolution est en marche puisque « ces technologies sont déjà présentes dans les écoles, les maisons, les entreprises » et ne requièrent aucune compétence particulière. Certaines compagnies comme le français eMotion Tech proposent ainsi des imprimantes 3D pour particuliers à partir de 400 euros et le chinois WinSun a réussi à imprimer dix villas de 6 x 10x 40 m3 en moins d’un jour, pour un prix unitaire de 5000 dollars. En se projetant à long terme, l’Institut pour le Futur implanté dans la Silicon Valley imagine même des « cités containers » libérées des contraintes de transport car équipées d’imprimantes 3D pour subvenir aux besoins essentiels de l’individu (médical, alimentaire…).

Le monde de demain à portée d’un clique

Il serait pourtant vain d’imaginer que demain s’annonce comme un monde sans usine et dépourvu de tout besoin logistique. Mais là encore, les technologies existent pour organiser le monde autour de l’Homme sédentarisé, et les drones sont déjà bien partis pour rendre l’usage des transports et de l’automobile quasi exceptionnel. Si les initiatives en cours sont encore de l’ordre de l’expérimentation, plusieurs acteurs se sont d’ores et déjà positionnés sur le secteur. Depuis mars 2015, Amazon est ainsi autorisé à tester aux États-Unis la livraison par drones, ces aéronefs sans passager ni pilote. Et tandis que Google expérimente toujours de son côté des solutions, l’allemand DHL a déjà créé un service de livraison de médicaments sur des îles reculées. Un système généralisé de livraison à domicile est désormais envisageable à l’image de ce qu’entreprend la start-up californienne Matternet dans le domaine des réseaux de distribution à grande échelle. Pour Andreas Raptopoulos, son fondateur, l’entreprise serait capable de couvrir un espace de livraison de médicaments de 362 km2 avec seulement cent cinquante drones fonctionnant sur la base de la combinaison de « trois technologies clés : des véhicules volants autonomes, des stations au sol automatisées et un système intelligent pour opérer le réseau intégral ».

Libéré de toutes les contraintes matérielles et logistiques, on pourrait envisager que l’Homme dit « hypernomade » se consacre dans ces conditions davantage aux voyages, aux loisirs et à l’exploration. Cette hypothèse n’implique cependant pas nécessairement de quitter son lieu de vie domestique car un jour viendra peut- être où le virtuel se confondra avec le réel. La réalité virtuelle, cette technologie qui permet une simulation interactive et en temps réel de la réalité, a en effet réalisé des progrès spectaculaires ces dernières années notamment par le biais des casques de simulation à 360° comme l’Oculus Rift (racheté par Facebook en 2014), Morpheus de Sony ou encore l’HoloLens de Microsoft. Au regard du potentiel d’immersion dans un environnement totalement distancié, le secteur du tourisme a commencé à développer des services permettant d’anticiper ou de prolonger son expérience de voyage. Thomas Cook offre ainsi déjà la possibilité d’explorer Manhattan en hélicoptère ou la Statue de la Liberté en bateau. La chaîne d’hôtels Marriott propose quant à elle de s’évader sur une plage d’Hawaï ou de tester ses chambres à Londres tandis que la Colombie Britannique vous fait découvrir la diversité de ses paysages naturels. Ces casques, combinés aux technologies d’intelligence artificielle, permettraient-ils d’imaginer de partir en voyage sans quitter sa chambre à coucher ou son salon ? Peut-on envisager qu’elle participe à l’érosion de tout désir de mobilité? Le monde à portée d’un clic est peut-être pour demain.

La facilité croissante à se déplacer et la circulation sans obstacle de l’information nous donnent l’impression d’un monde plus mobile. Mais à force de rationaliser cette mobilité et d’aller à l’efficace, nous perdons le sens de la découverte et de l’errance productrices de rencontres. Au fond, plutôt que de rechercher l’ultramobilité, la question est peut-être de chercher à injecter de la vie dans nos espaces. Suivant le conseil de Carlos Moreno afin de ne pas finir transformés en « zombies geeks », nous devons faire de nos espaces des lieux de vie et d’identité pour « reconquérir l’hyperproximité ».

 

Florentin Aquenin et Emeric Dhelens

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