Ezra : « l’innovation est une manière d’aborder la création »
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Nous avions eu le plaisir d’interviewer Ezra, un beatboxer qui révolutionne le monde du spectacle grâce à son gant interactif, pour écrire l’un de nos articles du Newspaper #08 spécial Makers. Rien que pour vous les Cro-Magnons, voici l’interview intégrale ! 

Passionné et passionnant. Ce sont les deux mots qui nous viennent en tête pour décrire Ezra lorsque nous sortons de cette interview. Vincent Chtaïbi, ou Ezra, fait du beatbox aux quatre coins du monde. Il développe sa discipline grâce à des ateliers qu’il organise dans les écoles, dans les prisons ou dans les hôpitaux. Et en 2013, il crée un projet de création musicale, visuelle et interactive, le Bionic Orchestra 2.0 avec la Cie Organic Orchestra et l’Atelier Arts-Sciences de Grenoble. Il nous parle de l’art de mêler human beatbox et nouvelles technologies, notamment avec son gant interactif, mais aussi de cette nouvelle façon de faire l’économie, qui arrive avec le mouvement des makers.

Comment ce fameux gant interactif a-t-il été conçu ? Qui a participé à sa conception ?

La Cie Organic Orchestra est une compagnie à l’intérieur de laquelle on trouve aussi bien des artistes, des développeurs, des techniciens, des bidouilleurs, ques des gens qui travaillent dans le spectacle, à la lumière ou au son. Des contrôleurs avaient déjà été créés par le passé. Pour ce spectacle, j’avais envie de me séparer du smartphone qui me permettait de faire mon show. Grâce à l’accompagnement de l’Atelier Arts-Sciences, nous avons pu créer ce gant. Une plateforme a été créée entre le théâtre l’Hexagone et le CEA de Grenoble, pour répondre à des problématiques. J’avais envie d’un contrôleur qui soit plus adapté aux mouvements, c’est pour ça que nous avons travaillé sur ce gant. J’avais déjà fait des dessins, des embryons quelques années auparavant. Puis en 2011, nous avons commencé à travailler dessus. Des développeurs, le gantier Jean Strazzeri, un gantier traditionnel de Grenoble… Beaucoup de gens aux profils variés ont aidé à réaliser ce projet. Nous avons également travaillé avec une école de design. Au total, je dirai qu’une cinquantaine de personnes ont filé la main pendant deux ans pour faire ce gant.

Comment peut-on rémunérer les contributeurs d’un tel projet ?

Il n’y a pas vraiment de modèle pour rémunérer les contributeurs. Beaucoup de gens ont donné de leur temps, il y a eu pas mal de participation libre, d’accompagnement grâce aux discussions… Il y a eu aussi des personnes qui l’ont fait dans le cadre de leur travail (comme par exemple le CEA). Avec l’atelier Arts-Sciences, nous avons pu faire une demande de subvention pour rémunérer certaines personnes sur les équipes. Il n’y a pas eu de modèle établi. Juste beaucoup de bonne volonté. Une grosse partie des subventions a été réservée pour les matériaux. Et un peu pour la rémunération. Mais généralement, c’était plutôt des personnes qui prenaient du temps dans le cadre de leur travail.

Faut-il le garder en open source, en creative commons, ou est-ce qu’il vaut mieux poser un brevet ?  

Nous n’avons pas déposé de brevet, le gant est en open source. Par contre, nous sommes en train de réfléchir en ce moment-même pour savoir sous quelle licence le placer. L’idée est de pouvoir diffuser à un moment les manières de faire, ce que nous faisons pour le moment de manière très informelle, lors d’ateliers, de discussions… C’est très proche de la philosophie de Creative Commons.

Comment diffusez-vous vos savoir-faire ?

Pour nous, il y a déjà quelque chose dans l’informel, il y a beaucoup d’échanges avec un tas de gens lors de discussion. En marge de la compagnie, nous avons également une structure qui a pour vocation de diffuser les objets créés pour les spectacles mais aussi de prendre le temps de publier une partie de ces savoir-faire sur Internet. À travers le site, il faut faire en sorte qu’il y ait un jeu autour de la communauté, et les gens que ça intéresse. L’idée est de partager les intentions philosophiques mais aussi techniques du projet…

Nous nous sommes posés la question : est-il intéressant d’avoir un brevet ? Mais nous sommes contents qu’il n’y en ait pas eu. Même si le brevet est là pour protéger, c’est plus un problème pour les industriels… D’autant plus que je me suis aperçu que le rôle du brevet est moins de protéger que de convaincre les investisseurs…

Nous n’avons pas envie de monter une usine. Ça nous convient que ce soit proche du fonctionnement artisanal : il faut que les gens puissent le détourner, l’améliorer ! Si une grosse boîte se fait un business sur ce gant, on espère qu’il y aura au moins un dialogue avec : nous sommes très ouverts. Ceci dit, si une grosse boîte s’en empare, nous serons très contents d’avoir des gants à hacker ! Pour le moment, nous pouvons fabriquer des séries de dix à vingt gants, l’idée est de fabriquer de petites séries.

Qui ce gant peut-il intéresser ?

Pas forcément que des artistes. Par exemple : un ingénieur en freelance l’a utilisé pour faire de la domotique pour une personne à mobilité réduite : le gant est utilisé pour écrire des gestes facilement, notamment pour des mouvements difficilement contrôlables ou pour des petits mouvements. Cela permet un gain d’autonomie, pour contrôler un fauteuil, pour appeler… Une autre idée d’usage : pour les gens qui font des conférences. Nous avons déjà un logiciel à la Minority Report pour manipuler les écrans.

 

Travaillez-vous avec des grandes entreprises ? Sont-elles considérées comme un grand méchant loup ou est-ce important de travailler avec elles pour l’équilibre économique ?

C’est moins une affaire de grand méchant loup qu’une histoire de type de structure… Nous ne nous fermons pas la porte pour travailler avec des structures plus grosses. L’armée, pourquoi pas, si c’est open source, ils pourront l’utiliser mais nous n’irons pas participer car nous n’avons pas envie de passer du temps là-dessus, ni de travailler avec eux. C’est pareil pour d’autres domaines. Mais il y a des boîtes avec lesquelles je voudrais collaborer : par exemple, des entreprises de réalité virtuelle comme Oculus ! Mais quand on réfléchit au modèle économique, nous travaillons surtout avec des pairs, qui nous ressemblent, qui ont des modèles structurels proches (PME, freelance, compagnie, associations…). Nous travaillons plus spontanément avec eux.

Comment voyez-vous l’avenir économique du mouvement maker ? 

C’est très chouette comme question. Je me dis que le mouvement maker est plein d’individualités, plein de choses très différentes, qui fonctionnent différemment, il y a des grandes thématiques, comme faire par soi-même, faire ensemble… qui vont continuer à se développer. Et cela va influencer beaucoup d’autres choses dans les institutions notamment… Je me demandais s’il y avait un avenir économique ou une multiplicité d’avenirs économiques ! Du bricoleur du dimanche à celui qui arrive à en faire un métier, c’est lié à un savoir-faire, à la manière de faire, de détourner l’industrie pour en faire de l’artisanat. L’innovation est une manière d’aborder la création, cela met de l’ordre dans une communauté. Ça veut dire qu’il y a autant d’avenirs économiques que d’individus…

Le mouvement maker va-t-il modifier l’environnement économique dans lequel on vit ?

De plus en plus, on va avoir des entreprises, qui ont des intérêts particuliers, ou des choses qui sont entre intérêt général et intérêts particuliers (modèle associatif) et en même temps qui crée des modèles économiques pertinents. Ça peut être de près ou de loin relié à toutes ces notions de salaire universel, de revenu contributif. Bernard Stiegler a créé un collectif, dont l’une des notions est : comment enclenche-t-on la déprolétarisation du monde ? Comment réapprend-t-on les savoir-faire ?

En fait, le fait de bidouiller, de réapprendre à fabriquer, de la réparation de la porte du frigo à la fabrication d’un satellite, c’est une démarche qui peut participer à des modèles économiques. Nous créons des ponts entre les institutions publiques et les entreprises. Les gens auront du temps pour eux, il faut absolument qu’ils prennent le temps de faire par eux-mêmes, mais aussi de transmettre en plus ! L’éducation est très importante aussi.

Bernard Stiegler défend aussi cette idée : il y a des études internationales qui disent que d’ici une trentaine d’années, une grosse partie des jobs vont disparaître, comme lors des deux premières révolutions, lors desquelles c’était surtout des métiers liés à la manufacture qui avaient disparu, mais aujourd’hui avec internet, le Big Data, le service va disparaître aussi, les jobs vont disparaître donc comme le plein emploi sera mort, nous aurons plus de temps. Il faut faire plus, sans attendre forcément de rétribution !

 

Propos recueillis par Anaïs Bozino

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