Food 2.0 : le meilleur des mondes ?
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Comment mettre fin à l’élevage intensif, toxique pour l’environnement et cruel envers les animaux, et résoudre les problèmes de malnutrition et de faim dans le monde ? Alors que la planète devrait compter 9,6 milliards d’habitants en 2050, des scientifiques, généticiens, informaticiens, entomologistes et prospectivistes de tous poils réfléchissent à des solutions. Pour le meilleur, et pour le pire.

Article publié dans Silex ID #05 (Hiver 2015-2016)

Un steak « tout ce qu’il y a de plus classique ». Voilà comment ses goûteurs l’ont décrit. D’abord rosé, il a pris à la cuisson une couleur brune. En bouche, le goût était « intense », la texture « ordinaire ». Sans être excellente, cette bidoche, dégustée le 5 août 2013 face à un parterre de journalistes triés sur le volet, était semblable à celle que l’on trouve en supermarché. Elle provenait pourtant d’un laboratoire de Mark Post, un chercheur de l’université de Maastricht aux Pays-Bas. Fabriquée en éprouvette, elle n’a pas nécessité de tuer de vache mais impliqué la culture de cellules souches pendant six semaines, prélevées par biopsie sur un animal et placées dans un liquide contenant acides aminés, vitamines, sucre, hormones de croissance et du sérum fœtal de veau. Les 140 grammes de « viande » ont ensuite été agrémentés de gras et de sel pour le goût, de chapelure et de poudre d’œuf pour la tenue, et de jus de betterave et de safran pour la couleur pour un coût total… de 250 000 euros! Mais Sergueï Brin, le co-fondateur de Google qui a financé les recherches, espère bien réduire les coûts d’ici une dizaine d’années, de façon à rendre cette bidoche « animal friendly » aussi banale qu’un vrai steak haché.

Les bénéfices ne concerneraient pas seulement le bien-être animal, mais aussi l’environnement et la santé humaine. L’élevage est l’un des principaux responsables des gaz à effet de serre. Dans un rapport remarqué, intitulé « Livestock’s long shadow » (« L’Ombre portée de l’élevage »), la FAO a fait les comptes : là où les transports produisent 13 % des émissions de CO2, l’élevage en cause 18 % ! Il monopolise 70 % des terres arables de la planète et 23 % des ressources en eau, favorise l’apparition d’épidémies, telles que la grippe porcine ou la grippe aviaire. Avec pour conséquence l’utilisation massive d’antibiotiques, qui se retrouvent dans les lacs, les rivières et notre alimentation, augmentant notre résistance aux bactéries. Alors que la planète comptera près de dix milliards d’habitants en 2050 et que la demande en viande explose, la question agro-alimentaire risque de devenir cruciale. « Bien sûr, nous pourrions tous devenir végétariens. Mais je ne pense pas que cela soit possible. Alors pourquoi ne pas essayer quelque chose de totalement nouveau ? » explique dans une vidéo Sergueï Brin, imaginant un futur où la chair animale serait cultivée dans des grande cuves à l’intérieur d’usines dédiées. Pas plus farfelu après tout que de cultiver de la levure pour le pain ou la bière, des ferments lactiques pour le yaourt et des moisissures pour le fromage.

L’idée, d’ailleurs, n’est pas nouvelle. En 1931, dans un essai publié dans The Strand Magazine, Winston Churchill écrivait: « Dans cinquante ans, nous échapperons à l’absurdité d’élever un poulet entier afin de manger le pectoral ou l’aile, en cultivant ces pièces séparément dans un milieu approprié. » En 1943, René Barjavel imaginait dans Ravage une viande « cultivée sous la direction de chimistes ». Soixante- dix ans plus tard, nous y sommes. Et Mark Post n’est pas seul sur le créneau. À New York, l’entreprise Modern Meadow est en train de préparer des chips de barbaque imprimables en 3D, pendant que le professeur Amit Gefen à l’université de Tel Aviv, planche sur de la poitrine de poulet in vitro.

Adieu veau, vache, cochon, couvée ?

Dans leur laboratoire de San Francisco, les fondateurs de la start- up Muufri tentent de fabriquer du lait sans vache. La boisson est réalisée à partir de levures génétiquement modifiées croisées avec de l’ADN bovin pour leur faire prendre l’apparence de protéines de lait. Cultivées en laboratoire, elles sont ensuite associées aux ingrédients traditionnels du lait: acides gras, calcium, potassium et sucres. Le résultat serait, selon ses concepteurs, identique au lait issu du pis de l’animal, en termes de goût, de texture et d’apports nutritionnels, mais aussi de propriétés puisqu’il permettrait de fabriquer n’importe quel produit laitier : fromage, beurre, crème… Grâce à un procédé similaire, l’entreprise Clara Food fabrique quant à elle ex nihilo des blancs d’œufs. Une préparation destinée à l’industrie agroalimentaire, mais qui pourrait un jour se retrouver dans tous les foyers. « On pourrait imaginer des machines semblables à des machines à pain auxquelles on ajouterait des cellules de cultures achetées en supermarché et qu’on programmerait pour avoir, au réveil, des saucisses ou autre », explique Isha Datar, la co-fondatrice du think tank New Harvest à l’origine de ces deux projets. Cela permettrait de relocaliser la production dans les villes, voire dans les cuisines, et de limiter le transport, le gaspillage et les coûts.

Changer nos manières de fabriquer la nourriture, comme Spotify a transformé nos manières d’écouter de la musique, ou Uber, nos manières de nous déplacer. Penser autrement, être « disruptif », pour ouvrir de nouveaux marchés et éveiller les consciences. Voilà l’ambition. Et tant pis si cela doit avoir des conséquences sur l’industrie à laquelle on s’attaque, et faire perdre des emplois. Tant pis si cela nous oblige à manger des OGM, ou réduit les fermes à des zoos, vestiges d’une époque révolue. C’est le prix à payer pour changer les choses, expliquent en substance ces entrepreneurs, qui ne se posent cependant pas comme les détenteurs de la solution unique, « mais [comme] un modèle parmi d’autres », explique-t-on chez Clara Food, où l’on continue de vanter l’intérêt des petites fermes et des producteurs.

FrankenFood

Un modèle bien plus radical est en train de faire son chemin vers nos assiettes: celui des Animaux Génétiquement Modifiés, AGM. Le premier d’entre eux a été autorisé à la vente mi-novembre aux États-Unis. Il s’agit du Saumon Aquadvantage, un saumon de l’Atlantique auquel a été injecté un gène de croissance prélevé sur un saumon chinook du Pacifique, afin qu’il n’interrompe plus son développement en hiver, atteignant ainsi sa taille commerciale en seize mois au lieu de trente. Et qui dit croissance plus rapide, dit commercialisation plus rapide et production moins coûteuse. Pour la société américaine AquaBounty, qui a passé vingt années à peaufiner ce « super salmon » et à sécuriser ses installations (des bassins fermés et situés sur la terre ferme, au Canada et au Panama), le potentiel commercial est énorme. D’autant que, comme pour le maïs, le soja ou le colza génétiquement modifiés, cet OGM ne sera pas étiqueté en tant que tel. En clair, les Américains, pourtant nombreux à avoir manifesté leur opposition, n’auront pas la possibilité de savoir si leur nourriture l’a été ou non. Si les associations de consommateurs sont furieuses, la décision a été saluée par de nombreux spécialistes de la génétique animale dans le monde. Car certains travaillent depuis trente ans sur le sujet. Et des dizaines de ces «chimères» vivent déjà dans les fermes-laboratoires de la planète, attendant une autorisation de mise sur le marché par les autorités sanitaires.

Une vache dont l’ADN a été « up-gradé » par un gène humain pour produire un lait semblable au lait maternel, un porc aux muscles hypertrophiés pour offrir plus de viande, un cochon écolo dont les déjections contiennent 70 % de phosphates en moins (un sel responsable de la prolifération des algues vertes), une chèvre dont le lait permet de soigner les enfants atteints de diarrhée, un cochon résistant à la peste porcine africaine (capable de décimer un troupeau en moins d’une semaine)… Partout dans le monde, des animaux commencent à être génétiquement modifiés.

Modèle de société

Alors à quand les AGM dans nos assiettes hexagonales ? « Tout dépend de la façon dont la Commission européenne se positionnera. Celle-ci voudra probablement éviter que les industriels européens ne loupent le coche technologique comme avec les plantes génétiquement modifiées », explique Louis-Marie Houdebine, directeur de recherche à la retraite de l’INRA ayant participé entre 2009 et 2012 à la rédaction d’un rapport sur l’impact des AGM en Europe, à la demande de la Commission. Mais cela dépendra aussi de ce que les consommateurs sont prêts à accepter. « L’opinion publique demeure très réticente sur les animaux génétiquement modifiés. Plus encore que pour les plantes OGM », ajoute le scientifique, précisant que les inquiétudes sont moins liées à l’environnement, qu’à un souci de santé humaine et de bien-être animal.


Prôner les AGM comme solution à la crise de l’élevage, c’est éviter de s’interroger sur les travers de ce système et sur les manières d’y remédier.


L’évolution des techniques pourrait changer la donne. « Jusqu’à présent, la fabrication d’un OGM nécessitait d’implanter le gène d’une espèce dans l’ADN d’une autre. Mais on parvient aujourd’hui, grâce à des protéines agissant comme des “ciseaux” moléculaires, à découper de manière très rapide, très facile et très précise des séquences d’ADN, et à les remplacer par des gènes “mutants”, sans y insérer de gène étranger », explique James Murray. Un procédé au nom barbare: CRISP/cas9. S’il y a toujours modification génétique, il n’est plus question de transgénèse, et cela change tout, « car la transformation est invisible ». Cette altération pourrait d’ailleurs être obtenue par les techniques de reproduction naturelles, en choisissant les animaux dont on souhaite conserver les caractéristiques, « mais cela prendrait des années », précise-t-il. Autre avantage de cette technique: la possibilité de modifier des ovocytes fécondés in vitro et de s’affranchir ainsi du clonage, dont la technique demeure coûteuse, mal maîtrisée par les scientifiques et surtout, mal perçue par l’opinion. « Cela pourrait faciliter le dialogue avec les instances de régulation », reconnaît Bruce Whitelaw. Mais ce qui fera vraiment basculer l’opinion, et donc les législateurs, ce sont « les arguments éthiques et économiques ». Entendez la possibilité de préserver les animaux des maladies, comme le permet son travail sur les cochons résistants à la peste porcine.

Reste à savoir quel monde nous souhaitons laisser à nos enfants: il faut s’interroger sur le modèle de société que ces derniers impliquent souligne Christophe Noisette, rédacteur en chef du site Inf’OGM: « Autoriser la mise sur le marché, (…) c’est faciliter l’élevage industriel hors- sol, la concentration des acteurs, la disparition des petits éleveurs. Un modèle d’autant plus dangereux s’il s’accompagne du juteux marché des brevets sur le vivant, et de la standardisation des animaux. Prôner les AGM comme solution à la crise de l’élevage, c’est éviter de s’interroger sur les travers de ce système et sur les manières d’y remédier. Paradoxalement, c’est paresseux », dit-il.

Koh Lanta dans ta cuisine

C’est aussi l’avis de Pierre Feillet, ingénieur agronome et directeur de recherche honoraire à l’Inra, qui passe en revue dans son livre Quel futur pour notre alimentation ? (Quae, 2014) les différentes solutions envisagées par l’homme pour nourrir la planète. Que les futurologues se le tiennent pour dit : produire notre alimentation dans des usines où se multiplieraient bactéries, levures, champignons, algues et micro-organismes apparaît tout aussi peu envisageable. « Certains imaginent déjà des photo-réacteurs empilés les uns au-dessus des autres, éclairés jour et nuit avec de la lumière issue de l’énergie libérée par la fusion nucléaire, et produisant à l’hectare mille fois plus de biomasse que l’agriculture la plus performante. Il suffirait alors de quelques mètres carrés pour nourrir un homme (il en faut aujourd’hui 2 500) ! D’autres voies sont à l’étude, celles de l’utilisation d’algues « hétérotrophe » découvertes dans les grands fonds marins trouvant leur énergie non pas dans la lumière du soleil, mais dans des sucres comme le font les bactéries », écrit l’ingénieur agronome. Rêves d’utopistes ? L’avenir très lointain le dira. Pour l’heure, la culture de micro-organismes demeure beaucoup trop coûteuse en énergie, notamment celle des « stars » de l’algoculture : la spiruline et la chlorelle. Aussi riches que soient ces micro-algues, elles ne seront jamais autre chose que des compléments alimentaires, explique l’agronome incitant plutôt à se tourner vers une agriculture raisonnée, plus respectueuse de l’environnement et des animaux.

Selon lui, la seule source nouvelle de nourriture véritablement prometteuse, dans ce contexte, sont les insectes. Paul Vantomme, expert à la FAO et co-auteur d’un rapport reconnu sur le sujet, abonde: « Ces petites bêtes sont riches en matières grasses, protéines, vitamines, fibres et minéraux. Elles sont faciles à produire, peu coûteuses en eau, en nourriture et en espace. Et peuvent se développer sous toutes les latitudes et dans tous les milieux. » Bref, elles cumulent les bons points. Plus de deux milliards de personnes les consomment d’ailleurs communément, en Afrique, en Asie et en Amérique latine. 1 400 espèces sont comestibles en tout. Et les goûts sont tout aussi variés, rappelant le pignon de pin (pour les guêpes), la cire d’abeille (pour les chenilles), la pomme (pour les punaises), le poulet (pour les cafards) ou les noix (pour les vers de farine). Alors pourquoi ne pas élargir le marché à l’Occident ?


Aussi riches que soient ces micro-algues, elles ne seront jamais autre chose que des compléments alimentaires.


Des insectes à plein régime

Cependant, le véritable enjeu ne se trouve pas là, mais dans la nourriture pour animaux, indique Paul Vantomme. « Beaucoup d’éleveurs nourrissent aujourd’hui leurs animaux avec des farines de poisson. Mais avec l’augmentation de la demande, celles-ci se raréfient et les prix montent. Quant aux protéines végétales, extraites du soja, elles sont de qualité moindre et souvent importées du Brésil et de l’Argentine, où les OGM sont couramment cultivés. » Une des alternatives pourrait venir de France, avec la start-up Ynsect. Son idée? Donner des farines protéinées produites à partir de scarabées, vers de farines et larves de mouche aux volailles, poissons ou porcs. Des animaux qui les consomment déjà naturellement! « Cela permettrait de retrouver une protéine de qualité tout en relocalisant la production », explique Antoine Hubert, son directeur qui s’apprête à inaugurer sa première unité de production à Dole dans le Jura. Certes, il faut encore trouver les insectes les plus adaptés au régime des animaux, travailler les dosages avec les autres nutriments que contiendront les farines, et améliorer les rendements. Mais tout pourrait être prêt pour 2017 annonce l’entrepreneur, ce qui devrait coïncider avec l’autorisation de mise sur le marché par Bruxelles. La FAO estime que d’ici 2030, les insectes pourraient représenter 10 % des 150 millions de tonnes de protéines animales utilisées chaque année pour l’élevage. Et notre assiette, elle, resterait finalement la même.

Claire Lefebvre

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