Gilles Babinet : « C’est le début d’une nouvelle humanité »
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Nous avons rencontré Gilles Babinet à une conférence sur l’avenir du numérique. Son discours clair et précis et sa vision des disruptions en cours nous ont immédiatement convaincu. Nous l’avons donc tout logiquement appelé pour lui proposer de relire le numéro 1 de Silex ID avec nous.

Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, Gilles Babinet est un « serial entrepreneur » dans des domaines aussi variés que le conseil (Absolut), le bâtiment (Escalade Industrie), la musique mobile (Musiwave), la co-création (Eyeka), les outils décisionnels (CaptainDash). De 2011 à 2012, il a été le premier président du Conseil National du Numérique (CNNum). En juin 2012, il a été nommé Digital Champion et représente à ce titre la France auprès de la Commission Européenne pour les Enjeux du Numérique. Cette année, Gilles a publié le bien nommé L’ère numérique, un nouvel âge pour l’humanité, un ouvrage de référence pour tout ceux qui s’intéressent un tant soit peu à l’innovation et aux disruptions.

Silex ID : Bonjour Gilles, pourquoi publier un livre papier pour parler du numérique ?

Gilles Babinet : J’ai fait un livre en papier parce que je voulais aussi m’adresser aux gens qui prennent des décisions et qui sont en dehors de cette révolution numérique, un peu comme vous. Cela faisait donc sens de publier un livre en papier.

Nous avons fait tout un dossier sur le sport de demain, le rapport avec la techno…

Je ne regarde jamais le sport.

Ça commence bien !

Même les sports que je pratique… J’ai fait de la natation à haut niveau, cependant je n’ai jamais regardé une compétition de sport. Ma femme par contre, c’est une malade de foot ! Elle invite cinquante potes à la maison pour mater les matchs, moi je ne comprends pas. (rires.) C’est un spectacle pour moi, d’un point de vue ethnologique ça peut être intéressant.

Chez les sportifs il y a pas mal de choses qui changent quand même…

En effet, personnellement, je ne suis pas forcément dans la veine de l’homme augmenté radical… (silence.) Mais je suis d’accord sur le fait qu’il va y avoir des révolutions incroyables, des surprises étonnantes, c’est ce que l’on voit en biologie tous les jours. C’est extraordinaire, c’est le début d’une nouvelle humanité.

C’est flippant, non ?

C’est flippant si l’on perd le contrôle de la technologie, l’objectif c’est le choix de l’humanité, de rester une humanité souveraine et ne pas laisser la place à la machine. Je me battrai toujours contre des gens qui pensent que la machine peut avoir une autonomie en soit et être au dessus de l’homme, pour moi l’individu reste l’unité cardinale.

Il y a de plus en plus d’appareils et/ou applications connectés qui permettent de se mesurer, de se comparer

Moi, je suis assez déçu. Hier soir j’étais avec un copain qui fait des objets connectés dans le domaine du sport justement, et on se disait que ces trucs là mesuraient un peu n’importe quoi, en tout cas certain de ces trucs là… Il y a un coté bricolage. Mais il y a pas mal de gens qui se remettent à faire du sport ! Il y a une nouvelle forme d’addiction qui va arriver, qui est l’addiction à la data, et ça va être drôle. Aujourd’hui, il y a une addiction au réseaux sociaux, et demain, tu auras une addiction à la data pour augmenter ton score. À l’égard de l’épidémiologie et du sport en général, la data c’est l’année 1, le jour 1, l’heure 1, ça commence tout juste et ça va avoir un impact maximum.

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Dans notre dossier sport, nous avons une rubrique où l’un de nos chroniqueurs compare la réalité avec ce qui a été fait en science-fiction. Tu en penses quoi ?

Il y a une corrélation entre la publication de science-fiction et l’innovation, la publication de brevets. Les pays qui publient beaucoup de science-fiction déposent beaucoup de brevets

C’est vrai ? C’est incroyable !

En effet, c’est marrant, non ? Je trouve ça intéressant, cela montre que le réel est à l’origine de l’innovation, surtout dans les périodes d’innovation de rupture comme maintenant. Il y a une histoire très drôle, dans les années 70, il y avait la DARPA (Agence américaine à l’origine du développement de nombreuses technologies ayant eu des conséquences considérables dans le monde entier dont notamment les réseaux informatiques, NDLR) qui montait en puissance. Un jour, lors d’un cocktail, quelqu’un leur reproche de financer tout et n’importe quoi, en leur disant : « moi par exemple, si je vous propose de un modèle de téléportation quantique, c’est quelque chose que vous pourriez financer ! » Le Patron de la DARPA le regarde et lui répond : « oui, je te le finance. » La personne en question s’est retrouvée avec 50 000 dollars pour faire des expérimentations là-dessus ! En guise d’explication, le patron a insisté sur le fait que c’était bien d’avoir des chercheurs qui nous emmènent dans des endroits qui vont nulle part, c’est comme ça qu’on dépasse le paradigme commun. Je trouve ça brillantissime, vraiment brillantissime de comprendre ça.

Que penses-tu des évolutions sur les boutiques physiques ?

Je pense que les boutiques ne vont pas disparaître, mais elles vont devenir très technologique avec des robots partout. Il y a quelques enjeux pour les bibliothèques et les librairies, là je ne vois pas trop…Il peut y avoir des évolutions positives. Dans une conférence, je parlais de la Starbucks Academy, les éditeurs des « mooks » se réunissent dans les Starbucks. On peut très bien penser que les librairies vont se transformer en des endroits où les gens se retrouveront pour parler de savoir.

Cela fait le lien avec la thématique d’Open Innovation, le principe d’intelligence collective…

Oui, et il y a un truc qui n’est pas encore exploré, c’est la relation entre la Big Data et l’intelligence collective. Dans le domaine des échecs par exemple : le meilleur joueur d’échecs se fait désormais rétamer par un ordinateur, mais où les ordinateurs perdent, c’est si on met un ordinateur et un bon joueur d’échec contre un ordinateur. Je trouve ça super intéressant. C’est comme dans l’histoire de l’avion que l’on n’a pas retrouvé. On a dit aux gens : « prenez un petit espace sur la carte et faites vos propres recherches ». Mais si on ajoute à ce travail collectif de l’analyse Big Data, on augmente l’efficacité. C’est un truc nouveau, qui n’est pas très encore bien traité. En ce moment, ce que je regarderais, ce serait une plateforme collaborative avec un volet Big Data et ainsi permettre aux gens de « cruncher » ensemble sur n’importe quel sujet (analyser et fouiller les grosses données – les Big Data, NDLR).

Mélanger des profils différents ?

C’est ce que l’on fait avec Eyeka, on a une dizaine d’appels à création par semaine, et tous les jours on fait appel à la communauté.

Dans le magazine nous parlons aussi de DIY, de « bricolage à la maison ». Qu’en penses-tu ?

C’est marrant. (Silence de réflexion.) Je crois que c’est la fin du travail : on produit nous-même de la forte valeur ajoutée.

Peux-tu développer un peu ?

Le travail va disparaître, parce que la Chine va devenir tellement productive qu’elle va détruire tout travail. C’est ce qui est en train de ce passer, c’est l’observation que tu peux faire.

Mais dans ce cas, comment allons-nous gagner de l’argent ?

On ne pourra plus gagner d’argent, on pourra avoir accès à des services gratuits en très grands nombre, qui vont être capable de produire de la valeur pour nous, c’est ce qui se passe déjà. Je veux dire Google par exemple, ce genre de choses là…

Mais le deal c’est quand même que chacun participe, non ?

L’évolution de la société pour moi, elle va vers des revenus de subsistance. Je peux te dire que j’ai travaillé à fond là-dessus pendant deux ans.

Mais comment vais-je pouvoir générer mes revenus de subsistance ?

Il y a une répartition de la richesse. Aujourd’hui tu as la concentration des capitaux, de ceux qui ont des gains de productivité, c’est à dire Google, Facebook, Amazon & co. Ces derniers deviennent richissimes parce qu’ils sont capables de concentrer de la valeur, ainsi que les gains de productivité. C’est juste une aberration, ce n’est pas normal, il faudrait répartir cet argent. Bien sur, cela va se faire en partie par régulation, on ira piquer le pognon de ces mecs-là d’une manière ou d’une autre en les taxant, et parce qu’il va y avoir une redistribution de par le travail gratuit auprès des gens. On le voit déjà dans les statistiques, aux Etats-Unis en particulier. Tu ne vas pas générer de l’argent, mais avoir un revenu de subsistance… C’est ce que tu as déjà à travers le RMI, les services sociaux, c’est de la redistribution. Aujourd’hui ce sont trois ou quatre millions de français qui en bénéficie mais ça va s’étendre.

Mais c’est une vraie redistribution des richesses !

Ouais, mais ce sont les machines qui feront tout le travail…

C’est de la SF à 200%, non ?

Oui c’est de la SF mais c’est en train d’arriver maintenant et très vite.

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Mais dans ce cas pourquoi pas l’autre versant de la SF, quelques personnes qui s’enrichissent, et tous les autres qui restent pauvres ?

Parce que tu détruis de la croissance si tu fais ça. La croissance, ce sont des gens qui travaillent, qui sont payés, qui consomment et qui redistribuent ensuite. Aujourd’hui plus de redistribution signifie pas de redistribution, pas de consommateur et cela signifie donc pas de croissance. Tu vois, c’est ça le vrai problème. C’était le sujet à Davos cet hiver. Ce modèle va continuer pendant cinq à dix ans, mais ça va craquer rapidement parce que les gens vont gueuler. C’est intenable et les grands pays vont voir leur croissance s’arrêter. Si tu tires les traits, tu vois bien qu’il y a un problème de redistribution et qu’il va falloir l’organiser.

C’est très intéressant parce que c’est une relecture de Karl Marx

Ce n’est pas l’État qui possède l’outil de production, ce sont les citoyens. C’est une détention solidaire et sociale. Les fab labs, c’est exactement ça. Il y a des mouvements dans les fab labs qui visent à produire des outils agricoles, des tracteurs, il y a un mec qui avec son fab lab fait cinquante machines agricoles complètement « open source ». Ca permet aux aux paysans de s’affranchir des grands groupes, c’est le début et ça va se développer, l’Open Source à terme on le voit dans le domaine du logiciel, c’est plus performant que le propriétaire.

C’est de l’intelligence collaborative ?

Exactement ! Il y a quelqu’un qui l’autre jour me disait qu’il y avait 1,5 million de personnes qui avaient participé à Linux, je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est quand même fou, J’ai des copains qui sont DSI dans des grandes boites ils me disent nous, c’est même plus le débat, c’est  on a tellement d’enjeu de sécurité, de spécificité qu’on est obligé de s’appuyer sur des communautés comme ça. Des boites comme IBM qui ont totalement migré, il te vendent du SAP, du Oracle… mais le « layer » de base pour tout c’est Linux.

Sinon, peux-tu nous citer quelques livres que tu as lus récemment ?

Je viens de lire Big Data de Kenneth Cukier. J’avais bien aimé aussi Les Géants du Web d’Octo Technology.

Justement, nous sommes très soucieux du rapport entre design et technologie.

Oui ! J’appelle ça du design, le « design-thinking », c’est la synthèse entre des contraintes technique et une expression de besoin. Je pense que quelque chose qui est au cœur de l’innovation : la pensée design est une pensée de synthèse et de rupture. D’ailleurs, je pense qu’en France, on est plutôt pas mauvais en design (dans la pensée élargie), donc on devrait bénéficier de cet avantage.

C’est le mot de la fin. Merci Gilles. À bientôt !

L’ère numérique, un nouvel âge pour l’humanité (236 p., Le Passeur, 2014)

Propos recueillis par Matthieu Vetter

Photos : Romain Mallet

Interview parue dans le Silex ID Magazine  #01

 

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Matt

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