Joël de Rosnay « L’edutainment est la grande révolution »
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Scientifique, prospectiviste, écrivain et même pionnier du surf en France… Joël de Rosnay est un touche-à-tout talentueux et visionnaire, extrêmement loquace quand il s’agit de s’exprimer sur le monde de demain. Un monde qui sera, selon lui, avant tout guidé par la création et la puissance de l’intelligence collective. Il est revenu avec nous sur l’évolution de l’entertainment et des grandes tendances qui feront le monde des loisirs dans les années à venir.

Infatigable, Joël de Rosnay a eu mille vies, au cours desquelles il a notamment décroché un doctorat en chimie organique et prébiotique, été chercheur enseignant au MIT (Massachusetts Institute of Technology), Directeur des Applications de la Recherche à l’Institut Pasteur… Celui qui a été élu « personnalité de l’économie numérique » en 2012 a aussi publié une multitude d’ouvrages prospectivistes, dont les plus connus sont probablement Le Macroscope : Vers une vision globale et L’Homme symbiotique — Regards sur le troisième millénaire. Et ce n’est pas tout : l’ancien surfeur professionnel (champion de France en 1961) est un orateur hors-pair, sans égal pour vous embarquer dans ses descriptions futuristes, comme vous allez pouvoir le constater dans l’entretien qui suit, réalisé l’été dernier au Palais de la Découverte.

Silex ID : Bonjour Joël. Comment l’entertainment va-t-il évoluer ces prochaines années ?

Joël de Rosnay : Je ne parlerai pas d’entertainment, mais d’edutainment. La grande révolution des 20 prochaines années viendra du mariage entre loisirs et éducation. Internet est sans aucun doute la plus grande machine à enseigner jamais inventée, mais nous ne l’avons pas assez investi dans ce but. Dans le monde entier, le besoin de formation est extrêmement important, pour les matières classiques ou pour les langues. Le Net s’imposera avec les MOOC (Massive Online Open Courses) ou encore les MOOG (Massive Online Open Games), des jeux vidéo en ligne où des dizaines de milliers de joueurs jouent simultanément.

L’edutainment marque-t-il la fin de l’éducation telle que nous la connaissons aujourd’hui ?

L’edutainment ne va pas remplacer l’éducation traditionnelle. Nous avons besoin du lien humain, du lien social, de la classe, du rassemblement de gens de milieux différents. Nous avons besoin du partage, de la diversité. Parallèlement, il y aura évidemment des systèmes de formation en ligne. Tout l’art de l’enseignement du futur sera de rendre complémentaires l’enseignement physique dans une classe et l’enseignement virtuel.

L’edutainment a considérablement marqué le XXe siècle, à travers le cinéma ou les jeux vidéo. Doit-on s’attendre à de nouvelles innovations et à une progression de cette industrie ?

Avec le cinéma et la télévision, tout était diffusé de façon pyramidale à l’attention des spectateurs par des producteurs, des chaînes de télévision, Hollywood…

C’était le temps du « un vers tous ». Sur Internet, le temps du « tous vers un » a vécu, avec les systèmes de feedback, les journaux citoyens que j’ai contribué à créer, les blogs… Aujourd’hui nous passons au « tous vers tous ». L’industrie de l’entertainment va exploser.

Chaque personne pourra devenir un producteur d’entertainment ou d’ edutainment, si elle en a les moyens techniques et logistiques. Les producteurs de cinéma, de télévision vont laisser leur place aux artisans du numérique qui produiront du contenu. Ils le vendront de manière privée, encryptée et sécurisée, grâce à la Blockchain, qui permettra de se passer des intermédiaires traditionnels. Celle-ci va donner aux gens un pouvoir qu’ils n’ont pas encore : un pouvoir partagé avec lequel on peut agir. Nous allons vers un nouveau marché fait de marchands des 4 saisons du numérique, comme ces gens qui parcouraient les marchés avec leur roulotte pour vendre leurs fruits.

Cela donnera une quantité de contenus faramineuse… Comment allons-nous chercher et trouver dans cette multitude ?

Grâce à des systèmes de recherche capables de retrouver ce dont nous avons besoin dans cette immensité d’informations, qui n’existent pas encore, mais sont en travaux dans de nombreux laboratoires. Ces systèmes seront symbiotiques, connectés à notre corps. Il faudra compter sur l’IA, le deep learning, des technologies qui reconnaissent la voix, les visages, les expressions syntaxiques dans les phrases et pas simplement la sémantique.

L’explosion de la réalité virtuelle et de la réalité augmentée est annoncée depuis des années. Pour l’instant les gens ne les utilisent pas beaucoup. Ces technologies vont-elles s’imposer auprès du grand public ?

Nous n’en sommes qu’au début. Les casques de réalité virtuelle coûtent de moins en moins cher. Dans 5 ans, nous les emprunterons et les rendrons à la sortie des cinémas, comme les écouteurs dans les musées. Mais mettre un casque, ce n’est pas pratique. Avec des lunettes, nous aurons une autre perception d’une réalité invisible à nos yeux et nos cerveaux. Et nous ne sommes qu’aux prémices de la communication sensorielle et de la communication haptique, la science du toucher.

oculus_realite_virtuelle_sileid_joel_rosnay

Nous ressentirons des vibrations sur le corps en fonction des événements que nous vivrons, sentirons des odeurs en fonction des éléments que nous percevrons, des voyages que nous ferons. À nos cinq sens s’en ajouteront d’autres. Nous avons déjà, grâce à notre smartphone, le sens de l’orientation (GPS), le sens d’ubiquité (webcams). L’holographie va également se développer de façon extraordinaire. J’ai vu sur TED des gens intervenant via une projection par hologramme. Je travaille sur les conditions holographiques avec mes amis du MIT, où j’ai enseigné et travaillé pendant dix ans. Il y a 5 ans, je disais que c’était pour 2050, maintenant je dis 2020. C’est pour demain matin. Dans un futur proche, le cinéma paraîtra désuet. Aller dans une salle, faire la queue pour acheter un ticket, s’installer dans un fauteuil pour regarder un film sur un écran plat, avec un son pas toujours très bon, ce sera l’équivalent des amphithéâtres antiques.

Le risque ne sera-t-il pas de se perdre dans cet univers virtuel dans lequel nous serons totalement immergés ?

Il y a des risques d’addiction encore plus élevés que pour un écran ou Internet. Il va falloir apprendre aux gens à lutter contre. D’autant plus avec la projection rétinienne. Nous serons complètement immergés. Ça peut rendre fou. Imaginez un système qui ne permet de voir que ce qui est projeté sur votre rétine. Vous pouvez enlever des lunettes ou couper un appareil mais là, nous serons face à un envahissement de la personne encore plus insidieux que de fixer un écran ou enfiler des Google Glass.

Avez-vous entendu parler de la méthode EEG, un système d’exploration cérébrale qui, à travers des électrodes placées sur notre cuir chevelu, étudie nos émotions ?

eeg_joel_rosnay_silexid

Oui, et nous le faisons déjà avec l’IRM fonctionnel, qui détecte les zones du cerveau les plus actives en fonction de ce que l’on voit. Nous l’utilisons pour le marketing ou la politique, en passant des films à des gens et en observant quelles zones du cerveau réagissent le plus. Nous pouvons voir dans le cerveau, demain nous le manipulerons avec l’optogénétique, qui consiste à insérer des gènes dans des neurones ou dans des cellules nerveuses, grâce aux techniques du génie génétique. Cette technologie permet déjà de traiter des aveugles en reprogrammant leurs neurones. Ces gènes insérés favorisent la production d’une protéine sensible à la lumière. Après avoir greffé les neurones de l’œil sur ceux du cerveau, dans certaines zones, comme les zones émotionnelles, rationnelles, d’écoute ou de la voix, nous pouvons stimuler certaines zones avec de la lumière ou des lasers. L’optogénétique va devenir l’une des grandes disciplines de contrôle et de lecture du cerveau.

Parlons des loisirs au sens du Larousse, à savoir « le temps libre dont on dispose en dehors des occupations imposées ». Qui dit loisir et divertissement dit aussi vacances. Où les gens iront-ils en vacances dans 30 ans ?

J’adore cette phrase d’Edgar Morin : « la vacance des grandes valeurs fait la valeur des grandes vacances ». Dans un monde qui a perdu ses valeurs et ses repères, dans lequel les gens sont en quête de sens dans leur vie personnelle, la vacance, le fait de se couper du salariat dans l’entreprise, de partir en voyage, en exploration avec ses enfants, de se baigner ou de faire du surf, va prendre une importance de plus en plus grande. Jeremy Rifkin le dit depuis longtemps : plutôt que de posséder des biens, voiture, maison ou machine à laver, les gens vont rechercher l’expérience, l’échange et l’émotion. Il l’a écrit dans L’âge de l’accès : La révolution de la nouvelle économie. Ce qui va primer chez les gens, c’est le sport, les vacances, les concerts, là où on peut se rassembler pour partager des émotions. Les gens vont préférer se déplacer, ou le faire de manière virtuelle, plutôt que de posséder un outil de plaisir familial ou personnel.

surf_vacances_rosnay_silexid

Vous êtes un grand fan de surf. Comment les gens surferont-ils dans 30 ans ?

Les gens surferont avec des prévisions d’une précision extraordinaire. Des webcams dans le monde entier leur permettront de choisir leurs spots. Leurs combinaisons seront faites de matériaux ressemblant à la carapace des crustacés ou des insectes, permettant de surfer toute l’année. La chitine, un bio-matériau de base, servira à fabriquer des polymères très utiles pour des vêtements isolants, remplaçant ces horribles néoprènes difficiles à recycler. Surf artificiel, vague artificielle, création de récifs artificiels pour faire en sorte que les vagues se brisent parfaitement, nouveaux équipements, planches très légères avec changement de dérive amovibles, capacité à se protéger, à se connecter entre les surfeurs… voilà ce qui nous attend. Mais nous continuerons à surfer bien entendu. En tout cas moi, je surferai jusqu’à 95 ans. Après, je me mettrai au golf.

Une des théories qui revient le plus souvent chez les prospectivistes, c’est la disparition du travail. Pourtant, le divertissement existe surtout par son opposition au travail.

C’est une vision trop simpliste. Le travail salarié au sein d’une entreprise hiérarchique, avec un contrat de travail pour lequel je vends mon temps contre de l’argent et qui implique que l’on me surveille pour que j’effectue les tâches pour lesquelles je suis payé est en train de disparaître. Mais cela ne signifie pas la fin du travail ! De plus en plus de travailleurs sont indépendants. Ce sont les fameux artisans du numérique dont je parlais. Nous allons vers une sorte d’intermittence du travail, à la demande.

Le travail obligé, non accepté, va se transformer progressivement. Grâce aux robots et à l’Intelligence Artificielle, nous nous concentrerons sur autre chose : donner du sens à notre vie. Pour beaucoup, c’est le travail qui donne ce sens mais il sera remplacé par l’action de création, qu’il s’agisse d’art, de sciences, de médecine, d’architecture… C’est la création individuelle et collective qui donnera du sens à notre vie et la transformera en œuvre.

Cela se fera-t-il aussi grâce à l’automatisation de nombreuses tâches ?

Automatisation est un mot totalement dépassé. L’automatisation, c’est la robotisation des usines qui fabriquent des voitures, cela existe depuis longtemps. Rien à voir avec le numérique. Ce qu’il faut regarder de près, c’est l’IA et les robots intelligents. J’ai beaucoup écrit là-dessus et je n’ai pas la même vision que Bill Gates, Stephen Hawking ou Elon Musk. Ces trois sommités mondiales estiment que l’intelligence artificielle est la pire des choses, qu’elle va enlever à l’humanité ce qui fait son fondement. Ils pensent qu’elle va détruire l’humanité et qu’il faut lutter contre elle. Je pense au contraire que le mariage de l’intelligence artificielle et du cerveau planétaire, dont j’ai parlé dans mes livres précédents comme L’Homme symbiotique, va accélérer de manière exponentielle le déblocage de notre cerveau et conduire à une nouvelle humanité.

Vous voulez dire au transhumanisme, à l’homme augmenté ?

Non, surtout pas. Le transhumanisme est élitiste, narcissique et égoïste. Il se concentre uniquement sur l’individu, qui va vivre plus longtemps en s’injectant des puces électroniques dans le cerveau ou des cellules embryonnaires pour remplacer des organes déficients. C’est une vision individuelle. Je suis pour une collectivité intelligente et connectée, qui crée un cerveau planétaire et un être vivant dont nous sommes les cellules. Je crois bien plus à la symbiose d’un organisme planétaire vivant qu’à la poursuite individuelle d’une immortalité égoïste. Nous sommes déjà des hommes augmentés grâce à nos smartphones. Nous le serons encore plus avec l’intelligence artificielle. Ensemble, avec les réseaux et dans le cadre de l’homme symbiotique, nous pouvons changer l’humanité. Nous sommes déjà en train de changer. Toute ma théorie repose sur l’idée que l’humanité est en train d’évoluer.

transhumanisme_robot_silexid_rosnay

Un monde symbiotique dont Internet serait le squelette ?

Oubliez Internet, c’est terminé, derrière nous. Nous sommes dans un écosystème numérique auquel nous sommes connectés en permanence. La vraie question des vingt prochaines années est celle de la déconnexion. Comment pourrons-nous nous déconnecter, comment l’intelligence artificielle et les robots intelligents vont-ils nous y aider, pour que nous demeurions humains ?

Les interfaces utilisateurs de demain seront-elles branchées sur notre cerveau ?

Je crois au BAT, Brain Assistant Technology. Les grandes technologies du futur seront de moins en moins invasives, symbiotiques et utiliseront les gestes et la voix. Je l’affirmais déjà en 1995 dans L’Homme symbiotique. La société Leap Motion a développé un système d’écrans et d’ordinateurs qui nous « regardent », avec lesquels nous pouvons communiquer à travers le mouvement de nos yeux ou de notre corps. Nous allons de plus en plus vers une interface de type humaine et l’intelligence artificielle et le deep learning vont nous y aider. Les ordinateurs écouteront notre voix et étudieront notre regard, notre langage corporel, pour déterminer notre humeur. Si j’ai l’air physiologiquement de m’ennuyer ou d’être déprimé, l’ordinateur s’adaptera à mon état en m’envoyant par exemple un edutainment pour me remonter le moral.

Comment ce système de recommandations personnalisées fonctionnera-t-il ?

Grâce aux algorithmes proactifs, nous aurons des majordomes numériques, des robots-logiciels qui me reconnaissent, savent ce que je fais, ont le droit d’accéder à mon carnet d’adresse, mon planning, mes tweets, mes recherches Google… Grâce à cette base de données personnelles, ces logiciels me parleront avec une voix humaine que je choisirai, et me conseilleront en me disant : « l’idée d’article que tu as eu il y a 3 mois était vraiment pas mal, d’ailleurs dans la presse aujourd’hui j’ai trouvé des études qui peuvent t’intéresser. Veux-tu que je t’en fasse un résumé ? ». Le deep learning accélèrerait ce processus mais cela pose des problèmes d’atteinte à la vie privée. Plus les systèmes proactifs se développeront, plus nous devrons donner d’informations à la machine pour que ses recommandations nous soient utiles. Tout cela nécessitera un filtrage de notre vie privée. La solution sera l’encryptage quantique.

Quels sont vos projets ? Avez-vous des livres en cours d’écriture, des conférences à venir ?

Je fais beaucoup de conférences à l’international, j’espère les faire bientôt en hologramme. Je fais de nombreuses interventions sur l’entreprise du futur, comme récemment à Biarritz, avec une conférence intitulée « Surfer la vague de l’entreprise de 2030 ». Je fais beaucoup de pitchs sur le numérique, j’explique aux gens qu’il faut penser écosystème numérique. J’insiste sur la société collaborative, du partage, la montée des indépendants, l’entreprise qui se transforme en une coopérative d’indépendants. Mes prochains livres tourneront autour de l’intelligence artificielle et augmentée et des transformations du travail.

Merci Joël. À bientôt.

Propos recueillis par Daniel Geiselhart

Article publié dans le Silex ID Magazine #07

Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
AUTHOR

Dan

All stories by: Dan