L’ innovation entraînera-t-elle notre dégénérescence ?
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Sexe, drogues, violence… nos pulsions les plus taboues peuvent-elles s’assouvir grâce aux nouvelles technologies ? De la réalité virtuelle au dark Web, l’entertainment nous montre son côté sombre. Jusqu’où irons-nous ?

« Les premières fois, il y avait un peu d’adrénaline mais aujourd’hui c’est devenu banal ». Pierre, 24 ans, n’en est plus à son coup d’essai. Sur son écran, les abysses du dark Web : « j’ai commencé au lycée, un pote doué en informatique m’a montré comment y accéder et depuis j’y commande ce dont j’ai besoin ». Ce dont il a besoin ? Cocaïne, acide ou drogues de synthèse. « C’est comme du shopping en ligne : on remplit son panier, on paye et quelques jours plus tard on reçoit un joli petit paquet dans sa boîte aux lettres. Il suffit de connaître les sites fiables et la qualité est là, pas de mauvaise surprise », assure cet étudiant en architecture. Les sites spécialisés sont légion et très accessibles, reprenant les codes de la vente online comme feu Silk Road, (fermé en 2014 mais vite remplacé par d’innombrables héritiers), véritable Amazon des psychotropes. Mais sur le dark Web, le trafic de stupéfiants n’a pas le monopole du clic.

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À un clic

Tueurs à gages, trafic d’organes et d’êtres humains, armes… cet Internet sous-terrain recense toutes les décadences possibles. Des plus softs comme l’obtention de faux diplômes aux plus sordides… 80% du contenu du dark Web est de la pédopornographie. Une proportion préoccupante qui est peut-être à l’origine d’une récente innovation qui défraie la chronique. Janvier 2015, Shin Takagi, président de Trottla, firme japonaise spécialisée dans la fabrication de poupées sexuelles hyper-réalistes, annonce la commercialisation d’une gamme enfant pour lutter contre la pédophilie. Vendues aux alentours de 150 euros, ces child sex dolls doivent aider les pédophiles à se libérer de leurs pulsions sans porter atteinte aux enfants. Cet argument thérapeutique cache-t-il une banalisation de la pédophilie ? Et surtout que se passe-t-il le jour où la poupée ne satisfait plus le pédophile ? Selon Rodolphe Oppenheimer, un psychanalyste qui utilise la réalité virtuelle pour soigner les phobies de ses patients, « si le concept de ces poupées semble être un pas de plus vers l’irréel, il vaut mieux qu’un pédophile réalise ses fantasmes sur un robot que sur un enfant. Si nous prenons le problème à l’envers il faudrait lister les nombreux traitements censés soigner les pédophiles, ou les neutraliser médicalement, force est de constater qu’il n’y a pas eu de progrès dans ce sens ». Un mal pour un bien ?

Immersive dark side

Moins sordide mais tout aussi polémique, la combinaison Illusion VR. Fruit d’une start-up, là encore, japonaise, cet équipement propose de recréer les sensations d’un rapport sexuel par le biais technologique. Dans une vidéo qui a fait le tour du web il y a quelques mois, on découvre un cobaye engoncé dans une combinaison bardée de capteurs sensoriels et équipée d’un sex toy masculin, un casque de réalité virtuelle sur les yeux. Le but : synchroniser les images diffusées dans le casque aux sensations engendrées par la combinaison. Après le succès des cam girls ou des films pornographiques en réalité virtuelle, l’Illusion VR confirme la digitalisation des rapports charnels et, plus largement, des expériences de jouissance. Une digitalisation que Rodolphe Oppenheimer ne redoute pas : « les jeunes apprennent déjà l’amour avec les films pornographiques, se droguent aux jeux vidéo et se ruinent au casino online. À part augmenter l’effet de réel, cela ne change rien à l’affaire : que le croupier soit en 3D ou non ». Le virtuel ne serait qu’un symptôme, non une cause. « Dans le monde virtuel les dérives morales ne seront que le reflet d’une réalité déjà existante » continue le psychanalyste, qui pense au contraire que la VR « peut offrir à ses utilisateurs des défouloirs permettant de « borner » des fantasmes et non de les faire surgir dans une réalité ».

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Autre phénomène, l’utilisation des casques de VR sous l’effet de drogues (weed ou LSD) se multiplie. Dans son article Yes, You Should Get High Before Using VR, publié en 2014 dans H-FMagazine, Peter Rothman, l’un des pionniers de la réalité virtuelle, décrit ce « mariage divin » entre hallucinations psychiques et hallucinations technologiques. Un détournement prévisible de ces expériences immersives qui concrétisent les trips habituels.

Des frontières troublées

En plus de renouveler ces pratiques illicites, l’innovation les facilite. Les dealers pourraient bientôt pointer au chômage. Lors du TED 2012, Lee Cronin, chimiste, démontrait la possibilité imminente de fabriquer soi-même ses drogues grâce à une imprimante 3D : sélectionner les molécules et l’encre nécessaires sur des pharmacies en ligne, imprimer, consommer. Easy. Autant de détournements de la technologie qui nourrissent notre plaisir égoïste. Le prospectiviste Christian Gatard observe depuis quelques décennies « la recherche de sensations de plus en plus fortes, la quête de jouissance, de plaisir du corps, de vertige de l’esprit ».

Selon lui, « la réalité virtuelle trouble la frontière entre jeu et réalité. Or si le virtuel et le réel se confondent, si on estime que le passage à l’acte devient ainsi autorisé précisément parce qu’il est de l’ordre du virtuel (et donc hors de la loi des hommes) qu’est-ce qui empêche d’aller voir à quoi ça ressemble ? C’est le dark side of curiosity ».

Un voyeurisme qui s’illustre sur nos écrans à l’image de 60 days in, une télé réalité américaine qui fait de 7 candidats volontaires des taupes au sein d’une prison de haute sécurité peuplée de criminels. Dangereux donc plus excitant pour le téléspectateur shooté à l’adrénaline ? Jouer à se faire peur n’est pas nouveau. Mais l’escalade est réelle. Depuis quelques années, les trains fantômes et films d’horreur ne suffisent plus. Les manoirs hantés de l’extrême comme le terrifiant McKamey Manor, où vous subissez les pires violences et humiliation pendant 7 heures d’affiées, ne désemplissent pas. Comme anesthésiés par un quotidien morose, nous cherchons une décharge. Une « gourmandise boueuse » qui va parfois jusqu’à l’insoutenable.

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Les Red Room, ces sites supposés diffuser les pires barbaries en sont le parfait exemple. Si l’existence de certaines relève plus de la légende urbaine comme The human  experiment, censée retransmettre des expérimentations médicales sur des personnes kidnappées, d’autres, bien réelles, comme l’affaire Peter Sculy, un australien emprisonné pour avoir monté une plateforme de pay-per-view vidéos diffusant la torture et l’abus sexuel d’adolescentes, font froid dans le dos. À ranger au côté des snuff movies, ces “vrais films d’horreur” où de vraies victimes, et non des acteurs, sont violées, torturées, exécutées. Vous avez dit malsain ? Comment encadrer l’évolution d’un entertainment qui semble de plus en plus transgressif ?

Pour Christian Gatard, il n’y a pas « de solutions toutes faites, pour sortir de ce bourbier, il va falloir être rusé ». Mais selon lui une chose est sûre : « l’humanité qui rêve d’une union retrouvée, d’une fusion pacifie que promettent les prophètes ne va pas pouvoir faire l’économie de gérer son dark side. »

Audrey Renault

Article publié dans le Silex ID Magazine #07

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