La médecine dans les pays du Tiers-Monde : les McGyver de la santé
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Du Brésil à la Chine, en passant par le Nigeria, la Russie ou l’Indonésie, les pays émergents sont régulièrement désignés comme les nouveaux moteurs de l’économie mondiale. Démographie galopante pour la plupart, marchés de taille conséquente, accès sans précédent aux technologies mobiles et à Internet, sont autant de facteurs qui ont aussi favorisé toute une vague d’innovations, parfois frugales, souvent malignes, dans des conditions pourtant très difficiles.

Article publié dans Silex ID #03 (Hiver 2014)

Dans les pays en voie de développement, les infrastructures sont souvent dans un état déplorable. Pour vous donner une idée, les quelques cent soixante-quinze millions de Nigériens bénéficient de quatre heures d’accès au réseau électrique par jour. En Inde, certains villages n’ont accès à l’eau que quelques heures par jour également, créant d’immenses queues de porteurs de seaux qui attendent leur tour. Cet environnement, fait de contraintes, a des conséquences sur la santé. Selon une étude menée par Espicom en 2010, 13% de la population mondiale concentre 76% de l’utilisation des technologies médicales, la plupart du temps dans les pays dits développés.

Pourtant, c’est bien la santé des populations des pays en voie de développement qui est la plus exposée pour les décennies à venir. Selon une autre étude, les trois quarts des décès liés au cancer d’ici 2050 auront lieu dans les pays émergents. Aujourd’hui, près de 80% des décès liés aux maladies chroniques ont déjà lieu dans ces mêmes pays. Les pays émergents ont donc les plus gros besoins en technologie médicale, en plus d’avoir les bassins de population les plus importants, et le moins de ressources disponibles pour s’organiser. Ce contexte détérioré est tout de même favorable à l’innovation, qui découle souvent d’environnements fortement contraints. La quasi-absence d’infrastructure libère un potentiel créatif que les entrepreneurs ont pris l’habitude de saisir. Et, dernier point important, la démultiplication de l’accès au téléphone mobile a créé un marché sur lequel de nombreuses innovations se sont greffées. Au Mexique, par exemple, plus de quatre-vingt-dix millions de téléphones portables sont en circulation. À titre de comparaison, le pays ne compte que vingt mille hôpitaux et cliniques.

Réduire les risques sanitaires par la prévention

Souvent initiée par des politiques publiques dans les pays développés, la prévention, dans le domaine de la santé, est le fait d’entrepreneurs, de fondations et de grands groupes dans les pays en voie de développement, se substituant à des structures étatiques faibles ou inefficaces. En Inde, par exemple, une filiale du conglomérat géant Tata (plus connu pour ses voitures low cost) a inventé un purificateur d’eau qui fonctionne en dehors du réseau de distribution, et sans électricité. Le constat de départ est simple: en Inde, la plupart des familles pauvres le restent, le peu d’économies dont elles disposent étant consommé presque entièrement si un membre tombe malade. Pour sauvegarder le pouvoir d’achat de ces ménages, Tata a créé Swach, un réservoir d’eau d’une quinzaine de litres, qui utilise la cosse des grains de riz et des nanoparticules d’argent pour mieux filtrer l’eau, d’où qu’elle vienne, et sans nécessité de toucher au réseau d’adduction ou d’être alimenté en électricité. Son prix de quinze euros en fait un produit accessible pour les Indiens dont le salaire annuel moyen varie de huit cents à sept mille deux cents euros selon les régions.

Se rapprocher du patient en améliorant le diagnostic

La plupart des pays émergents pâtissent également d’une quasi-absence de diagnostic. Les médecins sont trop peu nombreux, les métropoles souvent congestionnées, et l’accès aux zones rurales trop long. Par ailleurs, près de sept cents millions de personnes connaissant des troubles de la vue n’ont pas accès à des soins ou à des lunettes. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que ce déficit se solde par une baisse de productivité économique de 35% : les enfants sans lunettes quittent l’école plus tôt, et la qualité de vie qui s’en suit est réduite. VisionSpring fait partie de ces entreprises sociales – profitables, mais dont l’objectif est d’abord de régler des problèmes sociaux – dont le génie vient à la fois d’une excellente compréhension du terrain, et d’un empowerment (développement du pouvoir d’agir) local. L’entreprise s’appuie sur un modèle de distribution qui transforme les habitants de zones reculées en entrepreneurs du diagnostic dans le domaine de l’ophtalmologie. En apprenant à ces « franchisés » à diagnostiquer les différents troubles de la vision, la myopie à la presbytie, VisionSpring se garantit un canal de distribution de ses lunettes low cost, qui coûtent de un à huit dollars la paire selon les modèles.

 

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Sept cents millions de personnes dans le monde nécessitent l’utilisation d’une paire de lunette. 90% de ces personnes vivent dans un pays en voie de développement. VisionSpring peut faire fabriquer une paire de lunettes pour cinq dollars seulement en moyenne par personne.

La formation s’accompagne de la livraison d’un kit de diagnostic avec tous les outils nécessaires pour mesurer la vision des personnes vivant dans les environs, sans requérir de compétence médicale particulière. Cette organisation coûte peu car le diagnostic, sa procédure et ses outils sont standardisés et construits pour être utilisés en milieu rural ou pauvre. L’entreprise est très présente en Inde et en Amérique Centrale, mais également dans d’autres pays en voie de développement comme l’Afghanistan ou le Maroc.

Faire des patients les futurs docteurs de leur condition

Cet empowerment peut aussi passer par la transmission de savoirs aux patients eux-mêmes. L’enjeu de « réplicabilité » est d’autant plus fort dans les pays émergents qui manquent à la fois de personnel qualifié, et de matériel dans les zones les plus reculées. L’initiative Project Daniel, initié aux États-Unis par son fondateur Mick Ebeling, vise à imprimer en 3D des prothèses pour les victimes de guerre au Sud-Soudan… puis de leur apprendre à imprimer eux-mêmes les prothèses suivantes. Daniel, du nom d’un jeune soudanais de 14 ans qui a perdu ses deux bras suite à des explosions, a pu ainsi retrouver un bras, puis l’autre, avant d’être formé à la manipulation et l’impression 3D pour permettre à une génération de blessés de guerre de devenir des soignants, dans une région toujours en conflit.

Not Impossible Labs a lancé au Sud-Soudan l’initiative Project Daniel, qui a débuté par la pose d’une prothèse à un jeune homme nommé Daniel (à droite). Ces prothèses ont été créées en technologie open-source, ce qui leur permet dès à présent d’être reproduites partout dans le monde.
Not Impossible Labs a lancé au Sud-Soudan l’initiative Project Daniel, qui a débuté par la pose d’une prothèse à un jeune homme nommé Daniel (à droite). Ces prothèses ont été créées en technologie open source, ce qui leur permet dès à présent d’être reproduites partout dans le monde.

Les outils à disposition, imprimante 3D, découpe laser, offrent une accessibilité sans comparaison avec le matériel médical utilisé traditionnellement pour les prothèses, qui coûtent en moyenne de cinq mille à cinquante mille dollars, et doivent être remplacées ou réparées tous les trois à cinq ans.

Industrialiser les opérations pour réduire les coûts

Une autre manière d’abaisser le coût des soins et de les rendre accessibles au plus grand nombre réside, presque simplement, dans l’analyse des processus et leur optimisation, à la manière d’une chaîne de production industrielle dont on mesurerait les temps morts pour gagner en productivité.

C’est en Inde, à nouveau, qu’une innovation de ce type a rencontré un succès massif, avec le dispositif Aravind. Cette méthodologie a optimisé l’opération de la cataracte, rendant la vue à des personnes quasi-aveugles à moindre coût. L’équipe médicale qui a piloté le projet a passé en revue l’ensemble des stades de l’opération, du diagnostic à l’opération, puis à la rééducation et à la sortie de l’hôpital. Aravind traite aujourd’hui près de deux cent mille opérations par an, avec un coût moyen de vingt-cinq dollars par opération, contre près de trois mille dollars dans le reste du monde. Mieux : cette opération est gratuite pour la plupart des patients les plus pauvres grâce à un modèle de financement qui facture les patients plus aisés jusqu’à trois cents dollars. Près de 60% des patients traités n’ont en fait rien à payer.

En Inde toujours, le même procédé a été initié pour des opérations du cœur par les hôpitaux Narayana Hrudayalaya, qui traitent près de neuf mille cas par ans, la plupart des interventions durant moins de quatre heures, sauf complications. Les équipes utilisent, en plus d’une organisation minutée, des technologies comme la visioconférence par Skype pour tenir informées les familles des patients. De manière similaire à Aravind, un dispositif de micro-assurance permet d’offrir les soins aux plus pauvres.

 

 

Ré-imaginer les techniques existantes en version low cost

Au-delà des opérations, c’est l’accessibilité limitée au matériel adapté qui pose le plus souvent problème. Réduire les coûts est un enjeu clé pour sauver des vies. Deux couveuses ont ainsi été conçues par des équipes différentes pour assister les nouveaux-nés, en Afrique et en Asie. La malnutrition des mères, le manque d’éducation à la sexualité et la grossesse, et l’absence de suivi médical accroissent le risque de naissances prématurées. Au-delà d’une mortalité infantile plus élevée, les prématurés tendent à devenir des adultes plus chétifs, plus sujets aux maladies, et donc désavantagés dans la compétition économique féroce qui régit la plupart des pays en voie de développement.

La première invention vient d’un partenariat entre la Rice University au Texas et l’Université du Malawi, dans le pays du même nom en Afrique. Ensemble, ils ont développé un engin ressemblant à une bulle, appelé bCPAP, dans laquelle un flux d’air sous pression aide les prématurés à respirer plus facilement. Ce type de matériel est commun dans les hôpitaux des pays développés, mais à six mille dollars l’unité, il n’est pas accessible aux pays émergents. Le modèle développé par les ingénieurs en biomédecine des deux universités utilisent des composants peu chers, pour un coût de revient total de cent soixante dollars. Les premiers tests effectués à l’hôpital Queen Elizabeth Central de Blantyre, au Malawi, montrent que le taux de survie des prématurés qui connaissaient des difficultés respiratoires a été amélioré grâce au bCPAP.

 

La seconde invention est celle d’Embrace Warmer, une couveuse mobile développée pour les pays émergents, où près d’un million de bébés meurent chaque année dans leur première journée d’existence, notamment d’hypothermie. Les couveuses d’hôpital coûtent aujourd’hui environ vingt mille dollars. L’équipe d’Embrace, menée par Jane Chien de la d.school de Stanford, réputée pour son expertise dans le design, a conçu une couveuse pour deux cents dollars, soit 1% du prix initial. Au-delà du prix, la couveuse est aussi adaptée aux conditions de vie dans les pays émergents. Elle ne nécessite pas d’électricité, est réutilisable cinquante fois (à hauteur de six heures par utilisation) et lavable. Depuis son lancement en 2011, près de cinquante mille unités ont été utilisées dans onze pays dont l’Ouganda et l’Inde.

 

https://www.youtube.com/watch?v=SrpK8XLJOLg

… et apprendre du low cost pour optimiser les soins des pays développés

Si le matériel médical des pays développés peut être transformé en version low cost adapté aux pays émergents, le chemin inverse fonctionne aussi. Le concept de reverse innovation définit précisément ce parcours d’un objet conçu dans des conditions très contraintes, puis adapté à des environnements plus construits et favorables. Medtronic fait partie des entreprises qui ont réussi cette formidable inversion technologique. Ce géant mondial du matériel médical a fait le pari d’une innovation à bas coût pour répondre à une forte demande des pays émergents, où 69% des décès sont liés à des maladies chroniques, dont cardiaques. Leur nouveau pacemaker, de la taille d’une pilule, est logé dans un petit ressort, lui même inséré directement dans le cœur, à l’inverse des pacemakers actuels qui nécessitent un boîtier de trois-quatre centimètres et des sondes qui rythment les battements du coeur. Des capteurs installés dans ce nouveau pacemaker envoient des signaux qu’un smartphone ou tout appareil connecté à Internet peut recevoir. Cette technologie, à l’origine conçue pour l’Inde, a poussé General Electric a en concevoir une version avec un électrocardiogramme portable à mille dollars pour l’Inde, et une version basée sur des ultrasons à quinze mille dollars pour le marché chinois. D’autres innovations sont à attendre des pays en voie de développement, à mesure que ceux-ci continuent d’élever leur niveau de vie. On peut aussi imaginer que ces méthodes moins coûteuses se répandent dans les pays développés, où les coûts de la santé publique ne cessent de croître pour des populations vieillissantes.

https://www.youtube.com/watch?v=CL10rFpQYTc

Martin Pasquier

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