Le covoiturage : système D ou réelle évolution des mentalités ?
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Hier encore taxé de pratique marginale, le covoiturage réunit de plus en plus d’adeptes. A l’ère de l’économie collaborative et de la conscience environnementale, le « carsharing », encadré par les nouvelles technologies, est un symbole de l’innovation de services. Vers de nouvelles manières de vivre la route…

Article publié dans Silex ID #02 (Automne 2014)

Gare de Reims, un dimanche, dix-sept heures. Cinq ou six voitures stationnent, devant l’esplanade centrale. Je cherche la voiture dans laquelle j’ai réservé une place sur le site BlaBlaCar. Parmi les dizaines d’automobilistes référencés, un profil siglé « ambassadrice » avait retenu mon attention : « Jihane S », notée cinq étoiles avec des dizaines de commentaires élogieux: « ponctuelle, sympa, bavarde, accommodante… ». Un avatar laissait distinguer une jolie brune aux cheveux bouclés. Je crois apercevoir ma conductrice à trente mètres. Jihane est en train d’embarquer Emma, étudiante parisienne. Présentations faites, nous entassons tant bien que mal nos sacs dans le coffre. Je monte dans une vieille Peugeot, le voyage s’annonce épique : presque plus de place pour mes jambes, le moteur fait un boucan d’enfer et le levier de vitesse semble rendre l’âme. « Je suis la seule à pouvoir conduire cette bagnole » plaisante ma conductrice. Malgré tout, la confiance s’établit immédiatement entre passagers et conductrice, et je me laisse aller à la torpeur de la fin d’après-midi. L’arrivée dans un Paris embouteillé me réveille de la monotonie de l’autoroute. Sur le site, Jihane indiquait « Métro Villejuif » comme point d’arrivée. Bonne surprise, nous avons pris du retard sur le trajet, la conductrice nous propose de nous déposer place de la Bastille pour nous arranger. Sur son pare-brise, un sticker revendique « je covoiture avec BlaBlaCar ». Plus qu’un moyen de transport novateur, les adeptes du covoiturage affirment avec fierté leur choix de voyager « éco ».

Le fonctionnement est simple et quasi similaire sur la dizaine de sites référencés sur le web. D’abord sélectionner la date et l’heure du départ, puis, faire son choix parmi les conducteurs proposant une place dans leur voiture pour le trajet correspondant. Pierre L., quarante ans, effectue un Aix-en-Provence – Lyon et demande vingt euros par passager. Son profil est siglé cinq étoiles, il roule en Audi A4 blanche « confortable », n’accepte ni les fumeurs, ni les animaux. Il apprécie en revanche la discussion, les pauses café et n’hésite pas à faire péter le beat quand ça lui prend. Ses cent vingt-deux trajets effectués depuis son inscription sur le site en 2012 et ses cinquante-quatre avis positifs laissés par ses passagers font de lui un « ambassadeur » du concept sur BlaBlaCar. On peut également être affiché « expert », « confirmé » ou « débutant ». Le serveur se charge de remplir le bulletin de notes des membres, en fonction de leur ancienneté et de la fiabilité de leur profil. L’offre de trajet pro- posée par Pierre correspond aux attentes de Chloé et les commentaires élogieux laissés sur son profil, l’incitent à s’inscrire. Il reste trois places dans la voiture. La jeune femme réserve son siège en inscrivant ses coordonnées bancaires sur le site. Au total, le voyage lui revient à vingt euros, plus trois euros et huit centimes de frais de « mise en relation » exigés par le site. BlaBlaCar a renouvelé son modèle économique en 2011 pour passer au «payant». Une commission qui apporte à la start-up une nouvelle source de financement. Le récapitulatif du trajet avec le point de rendez-vous fixé et le numéro de téléphone du conducteur sont, ensuite, communiqués par sms à la nouvelle passagère. Libre à elle d’appeler Pierre pour établir un premier contact avant d’embarquer sur l’autoroute du soleil. Une fois arrivé à bon port, le voyageur devra donner un code envoyé par le site à son conducteur pour qu’il puisse se connecter à son compte, et recevoir la participation qui lui est due. Et pas de panique, en cas de contre-temps (plus de vingt-quatre heures avant le départ), le passager ne sera pas débité, et devra juste payer deux ou trois euros de « frais d’annulation ». Bilan: dix minutes sur le web et l’excursion est bookée !

Du stop amélioré au covoiturage organisé

Les sites de carsharing se targuent d’apporter aux participants d’un voyage une certaine tranquillité, en assurant de ne proposer que des membres aux emails certifiés. Mais, pouvons-nous, pour autant, nous enfoncer dans la banquette et somnoler peinards ? Pas tout-à-fait. Aucun contact réel ne s’effectue entre les équipes des sites web et les titulaires d’un profil en ligne. Personne n’est donc à l’abri d’une mauvaise surprise. Cependant, de nombreux points ont évolué depuis les débuts du covoiturage. Jihane nous en parle comme d’une ancienne époque, désormais révolue (et heureusement !), celle du paiement en « main à main ». « Même si le tarif était fixé à l’avance, le conducteur ne pouvait jamais avoir la certitude d’être payé » explique t-elle. Les années 2000 voient naître le web 2.0 et les merveilles d’usages communicationnels qui s’en suivent. Du fleurissement de dizaines de plateformes en ligne a émergé une véritable organisation de l’autopartage et un nouveau mode de consommation de la route, tout en dessinant les contours d’un véritable marché. À ce jour, si 80% des trajets en voiture sont réalisés avec un seul conducteur à bord, plus de trois millions de français se sont essayés, de manière occasionnelle ou régulière, au covoiturage.

Partout dans le monde, le carsharing grandit et devient un vrai phénomène, peu comparable au « stop », qui reste ponctuel et anecdotique, tout du moins en France. La SNCF a bien compris l’enjeu de cette mouvance. En réalisant que ces plateformes économiques, écologiques et solidaires pourraient bien lui faire perdre des clients, la compagnie ferroviaire s’est offerte la start-up Greencove en septembre dernier. La boîte assure l’exploitation de 123envoiture.com, un des sites leader du covoiturage en France. Un investissement malin, qui donne définitivement du crédit à cette nouvelle forme d’économie collaborative.

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Changer le quotidien

Et pour le boulot ? La crise et la hausse du budget automobile incitent les actifs à se rendre sur leur lieu de travail à trois, quatre ou cinq dans une seule voiture. La pratique journalière du covoiturage existe depuis longtemps de manière informelle, en fonction des affinités et de la proximité géographique des employés de la même entreprise. Constance, 45 ans, vit à Villeneuve-Loubet dans le sud de la France et se rend à son travail dans une ville voisine depuis maintenant trois ans, avec son collègue Grégory qui vit à deux pas de son appartement. Les deux actifs ont pris l’habitude de se retrouver tous les matins à huit heures pour se rendre ensemble sur leur lieu de travail, en alternant les voitures. Pour chacun, ce covoiturage, instauré comme un sympathique rituel, leur permet de faire une trentaine d’euros d’économie par mois sur leur budget essence et péage.

Le site Trajetalacarte.com a bien compris ces nouvelles demandes et a mis en place un véritable réseau social, permettant à des individus ne se connaissant pas – a priori – de voyager ensemble, au quotidien. Leur point commun ? Être voisins et bosser dans des zones mitoyennes. Alors, du petit service rendu entre collègues de bureaux jusqu’à l’avènement de la grande mode du collaboratif, il n’y a parfois qu’un pas à franchir. Pour les nomades connectés, une centaine d’applications pour smartphone s’est développée. L’interface est mini mais propose les mêmes fonctionnalités que sur le web. Une solution efficace pour les envies de bouger, même de dernière minute.

Du côté des collectivités locales aussi, gérer la mobilité est devenu un enjeu majeur. Les sites des Conseils Généraux invitent de plus en plus les citoyens à laisser leur voiture au garage pour monter dans celle d’un voisin. En brandissant l’étendard de la conscience écolo, certains élus font, sans hésiter, la promotion du covoiturage et favorisent l’installation d’aires dédiées, signalées par des panneaux routiers. Dans le Finistère, un site créé par les services départementaux permet aux locaux de prépa- rer leur trajet, en se mettant en contact avec d’autres membres et en repérant à l’avance les aires de covoiturage disponibles.

Vers d’autres modèles : location entre particuliers

Dans certaines écoles de commerce françaises, prêter sa voiture contre rémunération s’est rapidement inscrit dans les us et coutumes. Et c’est à partir de ces initiatives de location à petite échelle, que s’est développé un véritable business modèle fondé sur une forme d’économie collaborative.

La start-up Deways.com, créée par deux anciens de l’école de commerce ESSEC, permet à des automobilistes de louer leur véhicule à des particuliers pour un jour, une soirée ou à la semaine sans passer par une agence de location. Une solution économique qui permet de rentabiliser l’investissement qu’exige la possession d’une voiture. Quelques règles d’usages font l’objet d’un contrat échangé et signé au moment de la rencontre entre conducteur-prêteur et locataire. Il suffit d’avoir plus de vingt et un ans et au minimum deux ans de permis de conduire. Les angoisses se bousculent : mon locataire va-t-il abîmer, malmener, salir ma voiture adorée ? Au-delà du contrat formel échangé entre les deux protagonistes, un contrat de confiance tacite doit se nouer pour que l’échange se déroule de manière heureuse. La plateforme Deways – comme des dizaines d’autres sites collaboratifs – a bien compris cet enjeu : l’engagement sur le site permet de bénéficier automatiquement d’une assurance par la Macif, pendant toute la durée d’utilisation de la voiture.

Pour ceux qui préfèrent la location au covoiturage, essayez Drivy, un site/appli- cation qui vous permet de louer directement aux particuliers.
Pour ceux qui préfèrent la location au covoiturage, essayez Drivy, un site/application qui vous permet de louer directement aux particuliers.

4,50 euros de l’heure, c’est le tarif alléchant que Nadia propose pour confier son Volkswagen Touran. Le profil de la propriétaire est incitatif : photos de la voiture sous plusieurs angles, adresse et numéro de téléphone validés par le site. Les commentaires laissés par les locataires de Nadia mettent en confiance : « Excellente location avec Nadia, Touran de qualité ». Clément B. encense l’utilisatrice. Louis, de son côté, a trouvé une méthode originale pour mettre son locataire à l’aise. Etudiant en école de commerce, il fait peu de kilomètres et décide alors de louer sa voiture « Roberta » via un site collaboratif. Soignée et ultra-personnalisée, tout le monde peut y apporter sa touche en apposant gri-gri, stickers et autres petits mots. « Ma voiture est un musée collaboratif ». Internet change notre manière de consommer et permet la création de modèles économiques inédits. Prêter sa bagnole à un parfait inconnu eut été totalement impensable au début du siècle dernier. Alors que la petite Ford T séduisait des millions de foyers à travers le monde et signait l’âge d’or de l’industrialisation, le doux sentiment de possession d’un bien de consommation commençait à naître dans les esprits européens. Un siècle plus tard, l’autopartage rencontre de moins en moins de réfractaires. Plus qu’un simple échange de services, le carsharing rallie autour de la volonté de consommer autrement. En partageant les banquettes de nos berlines, charrettes ou autres autos chéries, signons-nous la fin d’une ère de l’individualisme ?

Pauline Renoir

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