Les concerts du futur : live augmenté ou expérience authentique ?
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Mondes virtuels, expériences immersives, personnalisation de masse et recommandation géolocalisée sont au cœur des nouvelles réalités augmentées et expériences enrichies du spectacle vivant. Entre hyperconnexion et recherche d’authenticité, à quoi ressembleront les concerts de demain. Qui de Coachella ou du Burning man redéfinira ce que doit être un bon concert ?

Août 1969, Bethel, nord de l’État de NewYork. Le soleil tape fort, peut-être donne-t-il des hallucinations aux fermiers alentours… Un bouchon monstre s’est formé sur les petites routes qui longent leurs champs. Des milliers de voitures, bus et autres véhicules affluent. À leur bord, quelques 400 000 festivaliers chevelus arrivés des quatre coins du pays ; ils sont venus vivre un évènement qui promet de marquer l’histoire du rock, le festival de Woodstock. Au programme : trois jours de musique et d’amour, la vie au grand air, un fonctionnement anarchique, des concerts du matin au soir et un hallucinant fine-up réuni pour l’occasion. Hendrix, Santana, Joe Cocker, Jouis Joplin, Crosby, Stills, Nash and Young, les Who ont répondu présent. Le résultat fut à la hauteur des espérances. On a vécu, fraternisé, vibré, on s’est enivré et beaucoup drogué, on a accouché et l’on est même mort à Woodstock. Mais surtout, on y a vécu comme dans une bulle selon les préceptes du mouvement hippie. « Faire Woodstock » est soudain devenu une expérience à part, dont on pouvait se vanter comme de gravir le Mont-Blanc ou courir un marathon. Plus qu’un simple évènement musical, Woodstock a redéfini les bases de la musique jouée en public dans l’imaginaire collectif. Quarante-sept ans après, Woodstock reste un mythe. Pourtant, de véritables révolutions en matière de spectacle vivant sont en cours. Des Vieilles Charrues à Coachella en passant par la pléthore de micro festivals qui promettent d’égayer notre saison estivale, Silex ID a mené l’enquête.

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#Passionconcert #passionfestival

Rebelles et légendaires, les Rolling Stones, papys du rock toujours verts, parcourent inlassablement la planète à l’occasion de tournées démesurées. Réparti sur deux armées et plus de 140 concerts, leur A Bigger Bangtour de 2005 fut celui de tous les records. Écrans géants, feux d’artifice, scène de plus de 25 mètres de hauteur et nombreux goodies distribués aux spectateurs : l’investissement fut lourd mais il a rapporté gros (558 millions de dollars !). En 2014, pour son dernier passage à Paris, la bande à Richards et Jagger avait choisi le Stade de France comme point de chute. Comprises entre 75 et 150 euros, les places se sont envolées comme des petits pains : 10 000 sièges vendus en 1 minute 30 secondes ! Aussi spectaculaires soient-ils, ces deux exemples illustrent parfaitement la tendance actuelle : à l’heure du piratage, du streaming et des titres écoutés sur smartphone, c’est-à-dire de la relation désincarnée à la musique, le public redécouvre les vertus de la musique jouée live. Le prix moyen du billet a augmenté. Les concerts se sont, eux, transformés en de gigantesques performances toujours plus scénographiées. On use et abuse désormais du vidéomapping, cette technologie de projection vidéo sur écran géant et façades de bâtiments. À grand renfort de jeux de lumière, on multiplie les effets de mise en scène. C’est d’ailleurs une de ces performances d’un nouveau genre qui a permis aux français de Daft Punk de mettre l’Amérique à leurs pieds. En 2006, les franchies investissent Coachella et livrent une performance devenue mythique. La French touch comprend alors tout le bénéfice qu’elle peut tirer de ce genre de « concerts évènements », en offrant au public ce qui s’apparente à une expérience unique.

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La grande métamorphose

Cette volonté d’assister à des prestations rares s’exprime aujourd’hui par le biais d’une autre tendance, celle des concerts à domicile. Destiné à renforcer la proximité entre artistes et spectateurs, le format séduit un nombre croissant de particuliers lassés par l’offre ronronnante des salles de concerts traditionnelles et leurs prix parfois prohibitifs. Plus détendus, les concerts à domicile cassent les codes. Ils se déroulent dans l’intimité d’un appartement, devant une poignée de privilégiés qui socialisent en même temps qu’ils écoutent de la musique. En changeant de formats et de dispositif, le concert d’hier s’est métamorphosé, pour devenir une expérience à part entière. Dans les festivals, les services aux spectateurs se sont multipliés, par le biais notamment de la billetterie dématérialisée et du cashless.

Créateur de MyOpenTickets, Eddie Aubin explique : « au début, la billetterie ne s’occupait que de la gestion des entrées : faciliter l’identification et le contrôle, et fluidifier les accès. Les possibilités qu’elle offre sont aujourd’hui bien plus larges. D’une activité spécifique, annexe au cœur d’activité, elle est devenue centrale. Elle est indissociable de la communication, par les supports monétisables qu’elle offre, et du marketing par la récupération et l’utilisation des datas qu’elle permet ».

Selon une étude publiée par la chaîne américaine CNBC, un millenniat sur cinq aurait assisté à un festival musical en 2014. Martina Wang, cheffe du pôle Musique et Divertissement chez Eventbrite confirme la tendance : « les « music festivals » sont en train de devenir un des passe-temps préférés des américains. La tendance est lourde, elle s’accentue depuis quelques années grâce à la forte médiatisation de certains grands évènements et au développement rapide de la technologie ».

Les fantômes de Coachella…

La technologie justement, parlons-en. En plus d’ouvrir les vannes de la création artistique, elle modifie dès à présent la manière dont nous vivons les concerts. Et les organisateurs du festival de Coachella l’ont bien compris. Calibré pour faire parler de lui, l’évènement qui rassemble influenceurs et célébrités en plein dans la hype fonctionne sur le principe du Fear of Missing Out, ou « FOMO effect ». Son fonctionnement est simple. En facilitant la diffusion de son image à travers les réseaux sociaux, en sur-connectant le périmètre, Coachella donne le sentiment d’organiser un évènement qu’il ne faut rater sous aucun prétexte. L’idée de ses organisateurs ? Mettre l’image au coeur de leur stratégie, faire en sorte que tout le monde commente et puisse voir ce qu’il se passe dans les allées du festival ! Abreuvés d’images via Twitter, Instagram en plus des livestreams diffusés sur YouTube, le public cible, jeune et connecté, aura ainsi le sentiment de vivre l’évènement par procuration. Chef de projet chez Armonie Loves Music, Esther Cohen explique : « aujourd’hui, l’image est centrale, on a besoin d’être « au cœur de l’action », de pouvoir dire `j’y étais » ! Tout le monde à accès à la musique mais le fait d’aller en concert donne cette impression d’être privilégié, d’avoir pu accéder à quelque chose en plus, de se démarquer ».

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Des hologrammes pour réssusciter les chanteurs ?

Pour conserver son statut de festival où la tendance se crée, l’évènement californien n’est jamais à court d’idée. En 2012, Coachella frappe un grand coup. Un fantôme déboule sur la scène principale. Grâce à la technologie des hologrammes, le rappeur 2Pac, pourtant mort et enterré, chante devant une foule oscillant entre circonspection et enthousiasme. Une prestation qui, au-delà de son caractère futuriste, pose de nombreuses questions éthiques. Critique musical à Tsugi, Nico Prat est catégorique : « peu de gens réalisent que 2Pac est décédé avant la première édition de Coachella. Les premiers mots de son concert-hologramme « What’s up Coachella ? », ne sont donc pas de lui, mais enregistrés par quelqu’un d’autre… C’est de la triche, un mensonge, et une profonde trahison envers les fans. Un hologramme, c’est une projection technologique, ce n’est pas vivant, ce n’est pas réel, il n’y aucun lien possible entre le spectateur et ce qu’il se passe sur scène ».

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Les leçons du Burning Man

Les hologrammes sont-ils appelés à se généraliser ? Difficile à dire. Reste que dans le capharnaüm des tendances, il est d’ores et déjà possible de tracer les contours du concert du futur. Il devrait s’agir d’une grand-messe hyper connectée, géolocalisée, diffusée dans le monde entier grâce aux livestreams officiels et pirates (Snapchat, Periscope) et plus confortable. Celle-ci prendra probablement l’apparence d’un festival à l’offre musicale vaste dans lequel l’image jouera un rôle prépondérant. Mais gare à l’overdose d’hyperconnexion… En risquant d’enserrer le spectateur dans un carcan étouffant, c’est tout un modèle qu’elle pourrait éventuellement mettre en péril. « On est d’abord là pour profiter de l’instant, pas pour rester le nez rivé sur l’écran de notre smartphone ! » nous confie un festivalier indigné par « ceux qui filment les concerts plutôt que de les regarder ». En marge du chemin tout tracé évoqué plus haut, il se pourrait qu’un modèle alternatif séduise les fans de musique : celui de la performance musicale affranchie du diktat technologique. Un pari tenté (et réussi !) par les aficionados du Burning Man, festival insolite qui se tient tous les ans, à la fin de l’été, dans le désert du Nevada. Depuis 1986, ses maîtres-mots sont : authenticité, créativité et expérience de vie. Au milieu de nulle part, des festivaliers appelés « burners » vivent en communauté et finissent par brûler ensemble un géant de bois dans un rite à mi-chemin entre paganisme et délire New Age. Proches de l’idéal de la décroissance, les principes du Burning Man sont ceux du retour aux choses simples. Une semaine durant, libre-expression, autogestion, abolition des échanges monétaires, célébration de la créativité sous toutes ses formes, recours au bénévolat sont de mise. Échoués au milieu du désert, les festivaliers n’ont sans surprise aucun accès Wi-Fi ni de 4G, peu de réseau et presque pas d’électricité. Résultat, ils vivent l’expérience à fond sans se soucier du nombre de likes récoltés sur les réseaux sociaux.

Après avoir écumé tous les festivals de France et d’Europe, Marie a participé à l’édition 2010 de ce festival qui fait la synthèse entre tradition et modernité.

« Ça commence par un méfia road-trip à travers l’Ouest des États-Unis. On a loué un monospace avec 4 copines, posé nos tentes et nos valises dans le coffre et on est parties sur le chemin de Burning Man. Il n’y a qu’une route pour y accéder, on est loin de tout. Il fait 35 degrés la journée et 5 degrés la nuit. À vrai dire, ça ressemble un peu à HippieLand les gens sont nus, il y a de la drogue et beaucoup de sexe. L’idée est vraiment de casser les codes de la société dans laquelle on vit, il y a un côté authentique dans la démarche ».

Évoquant une « expérience dingue », Marie nous parlera peu de musique, Burning Man ressemblant plus à une gigantesque performance artistique qu’à un festival classique avec enchaînement de concerts. On réalise soudain que les deux festivals qui entendent formater les concerts de demain ne sont distants que de quelques centaines de kilomètres l’un de l’autre, dans l’Ouest américain où s’invente l’avenir du monde. Dans ce Far West hypothétique, deux modèles concurrents, deux avenirs possibles du spectacle vivant s’opposent. Qui du Coachella hyperconnecté ou du Burning Man authentique emportera la partie ? Aux festivaliers de choisir !

Laurent-David Samama

Article publié dans le Silex ID Magazine #07

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