Les Supporters du Futur : You’ll never walk alone
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Les stades connaîtraient à l’heure actuelle « une période charnière ». Un moment de bascule entre le modèle vieillissant du stade à l’ancienne peuplé de fidèles et celui florissant de l’enceinte moderne accueillant un public venu du monde entier. Entrée dans un univers où il est question de business, de modèle anglais ou allemand, mais aussi d’ultras, de violence et de passion.

Pour comprendre les enjeux des stades contemporains et décrypter l’ambiance d’un match de football en 2014, un bref aller-retour dans le passé s’avère nécessaire. Dans l’Angleterre des années 80 plus précisément. Celle du tournant libéral de Margareth Thatcher, des joueurs violents, des tacles à la gorge, des terrains boueux sous la pluie, des rouflaquettes, des chants, des bastons, des insultes, des hooligans, du kick’n’rush, des buts de raccrocs, des pintes de bière, des têtes de Beatles, des stades avec des poutres apparentes, et des drames, comme celui de Hillsborough. En 1989, lors de la demi-finale de coupe d’Angleterre qui oppose Liverpool à Nottingham Forest dans le stade de Sheffield, situé au nord du pays, un mouvement de foule dans une tribune de places debout surpeuplée provoque la mort de 96 personnes comprimées contre un grillage. Un juge, Peter Taylor, chargé d’enquêter sur l’incident par le gouvernement Thatcher dénonce alors la vétusté des enceintes de l’époque et formule des propositions qui vont faire basculer le football anglais et le football tout court dans une nouvelle ère…

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Un modèle anglais qui fait école

Des stades rénovés sans places debout, des prix d’entrée revue à la hausse et une tolérance zéro contre le hooliganisme. Le football anglais se fait un lifting. En parallèle, les instances dirigeantes repensent leur championnat. Elles négocient des droits télés à la hausse avec des chaines payantes et profitent de la libéralisation du marché des transferts dans l’espace européen avec l’arrêt Bosman de 1995 pour attirer des joueurs étrangers. La Premier League que l’on connait est née. Celle des plus grands clubs du monde, des stars partout, des matchs diffusés aux quatre coins du globe, des investisseurs russes ou américains, des buts diffusés en boucle sur toutes les chaînes, des équipes sans joueurs anglais… Avec ses succès, elle promeut un nouveau business plan pour tous les clubs qui souhaiteraient se moderniser à l’aube du troisième millénaire et devient la locomotive des championnats européens. Les enceintes, vidées de leur violence, sont érigées en modèles de modernité. Plus sures, plus confortables, elles se transforment en lieux de vie où restaurants, commerces et musées se côtoient pour développer le merchandising et le storytelling du club : les deux mamelles d’une stratégie économique viable.

De nouveaux publics, plus aisés, issus des classes moyennes ou supérieures remplacent en partie les classes populaires.

« L’augmentation du prix des places a permis de façon insidieuse de trier les populations qu’on ne voulait plus voir dans les stades et d’éradiquer la violence avec une réussite partielle. Le rapport entre violence et classe populaire reste à démontrer. Par ailleurs, le hausse des prix n’a fait que déporter la violence dans les stades des divisions inférieures et à l’étranger où les hooligans se déplacent », explique Jean-Michel Roux, urbaniste spécialiste des stades.

L’ambiance change. « Elle devient moins sensible qu’autrefois, elle est manufacturée. Les stades sont confortables mais les êtres humains sont mis à distance pour éviter qu’ils fassent corps. La famille, corps social rassurant, est visée plutôt que les groupes de supporters. Les drapeaux, la possibilité de se lever, les fumigènes qui faisaient la puissance de l’émotion au stade sont désormais sous contrôle ou ont disparu ». Et les supporters cohabitent désormais avec des spectateurs et des clients. Invraisemblable quelques années plus tôt dans la brume électrique d’un Leeds-Derby County.

Quelles autres alternatives ?

En France, l’exemple du Paris-Saint-Germain est le plus parlant pour illustrer l’influence du modèle anglais. Après la mort d’un supporter en 2010, la direction met en place un plan de sécurité rigoureux avec le soutien des pouvoirs publics. Les groupes de supporters sont dissous, le placement devient aléatoire dans les virages et il devient impossible d’acquérir plus de quatre places groupées. Un nouveau public, plus familial, moins festif, prend place au Parc des Princes. Il applaudit les exploits du PSG sous investissements qataris et ses nouvelles vedettes internationales qui portent l’ambition mondiale du club comprise dans son nouveau slogan : « Dream Bigger » L’atmosphère se renouvelle sans fumigènes, sans tifos mais avec des pancartes distribuées par le club, comme dans les salles NBA où le sport-spectacle est une religion. Et comme dans l’Europe entière, où les ambiances des stades des plus grands clubs s’uniformisent progressivement. Parmi les grands championnats européens, seule résiste l’Italie, qui tarde à moderniser ses équipements. Derrière cette tendance lourde se cache une interrogation : le modèle anglais emprunté par le PSG serait-il la seule voie possible à suivre en France ? Non, répond Nicolas Hourcade, sociologue spécialiste des tribunes en France :

« Les stades français sont financés par les collectivités locales. Est-il légitime d’en évincer certaines catégories de la population ? Je ne pense pas que le modèle anglais soit applicable ailleurs qu’à Paris. Si les clubs commencent à faire le tri parmi leurs supporters en fonction de leurs ressources, ils n’auront plus assez de monde pour remplir leurs enceintes. La passion du foot est moins forte en France qu’en Angleterre. » 

L’Allemagne, qui a rénové ses enceintes lors de la Coupe du Monde 2006, semble avoir trouvé ce mode opératoire intermédiaire qui contente clubs et supporters. Ses stades sont modernes, festifs et des gradins debout ont été conservés. « En France, on évoque souvent le modèle allemand comme une voie à suivre mais on ne voit pas ce qu’il y a derrière, comme l’impossibilité pour un actionnaire d’acheter un club qui est détenu à 50+1% par ses membres ou le travail social effectué auprès des supporters », poursuit Nicolas Hourcade. « C’est un vrai enjeu de définir ce que doit être un stade en France. Or il n’est pas posé politiquement comme tel. Chacun a sa manière de penser et renvoie dans les cordes celui qui ne pense pas pareil. » Une manière d’évoquer le dialogue de sourds qui perdure en France entre les pouvoirs publics, les instances dirigeantes des clubs et les ultras qui se réclament être les derniers défenseurs d’un football populaire mais qui ont « du mal à porter un discours cohérent parce que c’est un mouvement rempli de contradictions », précise-t-il. « La question est pourtant simple à poser : est-ce qu’on peut avoir un stade qui soit ni concentrationnaire, ni livré à la violence ? »

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Supportérisme 2.0 et nostalgie

Le supporter change en même temps que les stades se transforment. Quelle sera la prochaine étape ? Dans son futur stade Arena Nanterre – La Défense entière fermé, le club de rugby du Racing-Metro prévoit un écran HD de 2000 m2. De leurs côtés, les plus grandes chaines de télévision bousculent les habitudes des téléspectateurs depuis peu avec la Social TV. « Pendant une rencontre, on leur propose un contenu interactif sur tablette ou ordinateur : des jeux, des sondages, des infos en direct, des vidéos… On est parti du constat que les matchs de football fonctionnaient bien sur les réseaux sociaux, notamment sur Twitter », explique Antonio Grigolini qui travaille sur ce projet pour France Télévision. Pourquoi alors ne pas imaginer à l’avenir des stades connectés où les écrans intermédiaires auraient pris le pouvoir ?

Jean-Michel Roux répond fatalement : « J’ai l’impression que c’est déjà un peu le cas… » Un supporter du PSG, ancien abonné, se souvient d’une scène : « Lors du match de Ligue des Champions à Leverkusen en février dernier, quand le PSG a obtenu un pénalty peu avant la mi-temps, quelques supporters parisiens se sont rués vers l’extérieur de la tribune avec leur téléphone portable pour prendre une vidéo du but. Les plus anciens, de la vieille école, étaient désabusés lorsqu’ils ont vu ça. Pour eux, un supporter chante, soutient son équipe. Il ne vit pas à travers son portable… ». « Tout n’est pas perdu, reprend l’urbaniste. Je vais vous raconter une histoire. Une dame que j’avais croisé dans les loges de Geoffroy Guichard lors de la saison 2005-2006, alors que son mari était l’un des sponsors du club, m’avait raconté ceci : « Je viens tout le temps au stade parce que j’y retrouve mes copines, mais je regrette l’époque où j’étais debout sous les poutres à manger des sandwichs, à boire des bières et à me geler pour ensuite rentrer à la maison sans voix. Aujourd’hui je mange un petit four, je bois une coupe de champagne et l’expérience est moins intéressante. Quand je suis arrivée en 4×4 aujourd’hui, j’ai vu tous ces mecs qui avaient la chance de manger un kebab plus ou moins avarié autour du stade. Je les ai enviés ». »

Antoine Mestres

Article publié dans le Silex ID Magazine #01

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