L’évolution du football et des sports collectifs  
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Comment le football va-t-il évoluer ? Plus généralement, que seront les sports collectifs demain ? Un romancier, un philosophe et un expert se prennent au jeu de la projection et discutent des tendances à l’oeuvre aujourd’hui. Entre désenchantement, nostalgie et espoir.

Interrogés en 2006 par la revue So Foot sur le devenir du football en 2050, écrivains et dessinateurs de bande-dessinée décrivent un monde gagné par la violence, la technologie et la transformation des corps. Enki Bilal imagine un football mixte où des sprinteuses prendraient place sur les ailes, Dantec voit le sport comme la phase d’entrainement à la guerre de tous contre tous, Norman Spinrad évoque une Coupe du Monde transformée en guerre sainte. Mais tous avouent formuler leurs projections en espérant qu’une seule chose : qu’elles ne se produisent pas. Y a-t-il aujourd’hui des évolutions qui laissent apparaitre un futur moins anxiogène ? A l’instar des autres ligues américaines, la National Basketball Association est souvent montrée du doigt comme un modèle : des équipes mises sur un pied d’égalité dans une ligue fermée, du show, toujours plus de show, des idoles partout, des coachs aux allures de professeurs de Ivy League, un merchandising sans égal, des fans aux quatre coins du monde, des matchs aux allures de messes universelles, des rencontres délocalisées en Europe, en Chine… Quand le sport se conjugue à l’américaine, le résultat est décoiffant. Et la NBA donne ici un aperçu de que ce seront les sports collectifs de demain.

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« Les médias vont changer le sport »

« Les médias américains multiplient les temps-morts pour passer de la publicité. Ils formatent de plus en plus les retransmissions sportives. Lors de la Coupe du Monde de football aux Etats-Unis en 1994, ils avaient suggéré que les matchs se jouent avec quatre quart-temps. A terme, ils vont changer la nature du sport ». Le romancier de science-fiction Pierre Bordage met les pieds dans le plat. « En France, le chiffre d’affaires des clubs de football est télé-dépendant à hauteur de 57% en moyenne », renchérit Jean-Baptiste Alliot, auteur d’un rapport sur les transferts de joueurs pour la Commission Européenne, avant d’aller plus loin : « En Europe, les droits TV constituent l’un des trois piliers des ressources des clubs ». Financeurs d’un spectacle qu’ils diffusent ensuite, les médias donnent le ton. D’un bout à l’autre de la chaîne, ils ont pris le pouvoir. Et la boucle est bouclée lorsqu’ils possèdent des clubs. Le PSG, autrefois aux mains de Canal + est désormais en la possession de Nasser Al-Khelaïfi, qui n’est d’autre que le boss de BeIN Sports.

Il n’est donc pas rare de voir « des sports faire évoluer leurs règles pour être plus attractifs médiatiquement », ajoute Pierre Bordage. Au rugby, des points de bonus offensifs et défensifs ont été instaurés pour relancer l’intérêt des rencontres une fois le score acquis et inciter les équipes à jouer jusqu’au bout.

La NBA discuterait actuellement de l’éventualité d’une ligne à quatre points comme elle a discuté de l’arrivée de la ligne à trois points au début des années 80′ pour ajouter du piment au show existant. « Combien de temps les médias pourront-t-ils accepter des séquences sportives pendant lesquelles ils ne passent rien ? Après tout, le football US est déjà une forme de rugby sans temps faibles. Le football résiste à l’arbitrage vidéo pour l’instant. Ses acteurs pensent qu’il casserait la continuité du jeu. Combien de temps les médias pourront-il accepter que le téléspectateur en sache plus sur un match que l’arbitre ? », s’interroge le romancier. « Sous la contrainte médiatique, le sport va se tourner vers des séquences plus brèves, plus rapides, plus nerveuses, tout sera rationalisé, anticipé, prévu, calculé à l’aide de statistiques », annonce-t-il fatalement. La médiatisation du sport interroge son essence même, bouscule son histoire, ses règles, sa représentation et participe à « son désenchantement », soupire-t-il. Quel rôle occupera le sportif dans ce monde où tout doit être rentable ? « Un rôle de consommateur », professe Gilles Vervisch, philosophe. « Dans la « Société du spectacle », Guy Debord annonce en 1967 que la star contemporaine ne véhiculera qu’un bonheur consumériste. C’est le cas des sportifs aujourd’hui ». Et d’asséner : « A force de faire des pubs, ces derniers s’éloignent de l’idéal du sport ». « La passoire médiatique réduit la complexité du réel et du sport à communiqués de presse, phrases toutes faites, émissions de télé déprimantes… », conclue Pierre Bordage, laconique.

Vers des ligues fermées ?

Capitaux volatiles, hommes d’affaires en quête de notoriété, dépôts de bilan de clubs, supporters en colère, transferts exorbitants, salaires à neuf chiffres, scandales de matchs truqués… Les nouveaux maux du football moderne évoquent chaque jour les dérives d’une économie libérale où les équipes les plus riches surclassent les équipes les plus pauvres dans une jungle toujours plus grande. Et invitent à réinventer le football de demain. « On ne peut pas faire abstraction de la dimension politique, économique et sociale du sport et du football et ne pas se poser la question : quel modèle inventer pour un football professionnel qui soit à la fois viable à long-terme et équitable ? », annonce Jean-Baptiste Alliot. « Le football européen se cherche, on le voit bien avec le fair-play financier de l’UEFA. L’idée même d’un encadrement des salaires fait son chemin en Europe. Ce qui est sûr, c’est que les autres sports n’ont pas encore les problèmes du football qui peut servir de modèle ». Pierre Bordage se projette : « Les grands clubs européens ont déjà évoqué l’idée d’une ‘Super Ligue Européenne’ fermée où il n’y aurait que des beaux matchs à jouer entre eux et beaucoup d’argent à gagner. Il ne paraît pas absurde de voir le football prendre cette direction à moyen terme ». En rugby, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et l’Afrique du sud ont fait ce pari américain en inventant le Super 12 à la fin des années 90, un championnat de provinces sans descente qui favorise spectacle et développement économique. Preuve que ce modèle trouve de nouveaux adeptes, même si l’Europe, attachée à son système de divisions et de clubs, résiste. Jusqu’à quand ? Le débat existe et l’influence des ligues américaines s’épaissit car elles apportent garanties financières et sportives. « La ligue fermée à l’américaine, qu’on pourrait voir comme la victoire du libéralisme est paradoxalement le modèle où le sport est le plus régulé afin d’assurer les objectifs que se fixent les instances sportives. Le système européen de ligue ouverte peine aujourd’hui à satisfaire le besoin d’incertitudes dans les résultats et ne garantit pas le développement économique sur le long terme« , complète Jean-Baptiste Alliot avant de concéder : « Dans une ligue fermée européenne, les clubs se transformeraient en franchise avec un périmètre géographique de développement économique réservé. Deux clubs de villes voisines ne pourraient coexister au plus haut niveau. On se dirigerait vers un sport de métropoles comme Paris, Barcelone, Londres ou Munich où la rivalité serait assurée par la confrontation permanente de grandes stars : Ibrahimovic contre Özil, Messi contre Ribéry…. Tous les matchs pourraient atteindre l’intensité et le niveau d’une finale de Ligue des Champions. Dans ce cadre, le PSG ne serait pas toujours vainqueur ».

« Est ce qu’on peut s’identifier à des posthumains ? »

Les performances toujours plus folles des sportifs interrogent. Les contrôles anti-dopage suivent les nouvelles techniques de dopage avec un train de retard et laissent planer un doute sur le bienfondé de prouesses toujours plus exceptionnelles. Ainsi qu’une question en suspens : jusqu’à quand s’identifiera-t-on des sportifs de moins en moins humains ? Parce qu’il repousse toujours plus loin le seuil de la performance, le cyclisme préfigure de ce que seront les exploits sportifs demain. Le coureur cycliste italien, Marco Pantini, mort seul d’overdose dans une chambre d’hôtel à Rimini en 2004 est une icône, il raconte le cyclisme des années 90, ses destins brisés, ses histoires humaines édifiantes. Lance Armstrong lui agace avec ses sept titres glanés froidement dans le mensonge. La preuve que la bascule est proche ?

« Le paradoxe est là, explique Pierre Bordage. Si on déshumanise la performance avec un dopage toujours plus poussé, on se lassera peut-être… On ne sera plus dans un rapport d’humains à humains. Est ce qu’on peut s’identifier à des posthumains qu’on pourrait envisager génétiquement modifiés dans un futur lointain ? Quand on regarde un match de rugby aujourd’hui, on voit des monstres et l’identification devient de plus en plus difficile… Avant, le rugby était un sport d’évitement, c’est devenu un sport de contacts où le plus gros finit par l’emporter« , avant d’ajouter :« Cela dépendra des désirs des gens. S’ils veulent des jeux et du cirque, ils auront des jeux et du cirque. Mais il n’y aura plus rien de sportif dans le sens où on l’entendait avant. Des films comme Rollerball ou Hunger Games évoquent ce genre d’univers ultime où on jouera à la mort sur le terrain… » Gilles Vervisch prend la balle au bond et se demande : « Si le sport devient un terrain où la mort se joue, sera-t-il toujours un moyen de pacification, sa fonction première depuis la Grèce antique ? J’en suis de moins en moins sûr. Les derniers Jeux de Sotchi ont côtoyé les émeutes ukrainiennes… »

Amour véritable et retour aux sources

Et l’amour dans tout ça ? Derrière la « sport business » se joue aussi la question des supporters, considérés comme l’âme d’un club lorsque joueurs et présidents défilent à un rythme effréné. En passe de devenir de simples consommateurs de spectacles sportifs rentables, ils pourraient alors se retourner vers des divisions inférieures, des championnats locaux d’un plus faible niveau avec un discours porté sur l’authentique, la proximité et des prouesses sportives plus humaines. Après tout, aux Etats-Unis, il se dit que ce ne sont pas les franchises qui sont les plus aimées mais les équipes universitaires… Pierre Bordage se souvient : »J’ai assisté à des matchs de l’équipe de football américain de l’université de Kansas City, – les Jayhawks -, la ferveur est beaucoup plus importante que lors des rencontres professionnelles. Les américains sont des gens mobiles mais supportent leur université », respiration : « Pour toujours… ».

 

 Antoine Mestres

Article publié dans le Silex ID Magazine #01

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