L’innovation dans les bidonvilles : défis, opportunités et imagination
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ONU-Habitat estime que le monde compte environ 850 millions de bidonvillois, représentant 22 % de la population urbaine de la planète. Mais qu’appelle-t-on au juste un bidonville ? Ces tiers-quartiers, loin d’être tous aussi sordides et dangereux qu’on le pense, sont d’incroyables foyers d’innovations en tout genre.

Vous avez entendu parler des tapis volants, mais connaissez-vous les toilettes volantes ? Tous les matins, de nombreux bidonvillois de Nairobi jettent des sacs en plastique dans les décharges publiques. À l’intérieur de ces sacs, les excréments de la nuit. L’absence d’assainissement a conduit les habitants à inventer ce nouveau type de toilettes. Les risques d’infection et de maladies hydriques liés aux déjections humaines et à une hygiène insuffiante, ou « péril fécal » ont été contenus grâce à cette spectaculaire innovation… Mais repartons du début : les slums sont apparus avec la révolution industrielle, à Londres comme à Calcutta. Les taudis sont ensuite devenus, pendant un siècle (1850-1950), la forme dominante d’habitat urbain dans la plupart des pays industrialisés. Le dernier grand bidonville parisien, celui de Nanterre, a subsisté jusqu’aux années 1970. Au niveau mondial, les bidonvilles sont l’un des traits majeurs de la transition urbaine que connait notre planète, dont la population urbanisée est passée de 750 millions d’habitants en 1950 (30 % de la population totale) à 4 milliards aujourd’hui et devrait atteindre 5 milliards en 2030 (60 % de la population totale). Les démographes prévoient une stabilisation de la population mondiale autour de 10 milliards d’humains vers 2070 dont une large majorité vivra dans les villes, grandes et petites, et une immense majorité dans les pays que l’on disait jadis « du tiers monde ». Pour la petite histoire, le « tiers monde » est un terme des années 1950 qui a été remplacé par « pays en (voie de) développement » puis « pays du Sud ». Aujourd’hui il est courant de diviser ces pays (qui font partie du Groupe dit « des 77 » à l’ONU) en pays émergents (qui sont membres du G20), pays intermédiaires et pays les moins avancés (PMA). Le tiers monde a disparu des médias mais les bidonvilles (les tiers-quartiers ?) demeurent une réalité dans la plupart des « pays du Sud ». Si la transition urbaine est quasiment achevée en Europe et en Amérique (du Nord et du Sud) elle est pleinement en cours en Afrique et en Asie.

Les bidonvilles, sordides et dangereux ?

La population bidonvilloise comprend l’ensemble des personnes souffrant d’une ou de plusieurs des quatre carences suivantes : manque d’accès à l’eau potable, absence de dispositif correct d’assainissement, surpeuplement du logement et durabilité insuffisante du bâti. Les bidonvilles sont l’expression urbanistique visible de la pauvreté et de l’inégalité sociale. Ils recouvrent une réalité très différente d’un pays à l’autre, et même d’une région à l’autre. Mais tous ne sont pas sordides et dangereux ! Certains sont peuplés de locataires, d’autres de squatters, d’autres de propriétaires plus ou moins reconnus. Certains sont hyperdenses et hyper-insalubres (en Asie du Sud notamment), d’autres semi-ruraux. Certains occupent des terrains publics, d’autres ont envahi des terres privées laissées à l’abandon. Certains ne disposent d’aucun service, d’autres ont l’eau courante ou des fontaines publiques. La plupart sont horizontaux, sans étage, mais certains sont verticaux, notamment dans les banlieues des pays de l’Est. La densité, synonyme de promiscuité, et l’assainissement, dont l’absence porte atteinte à la dignité humaine, sont les deux critères essentiels de différenciation. Au-delà de mille habitants à l’hectare et en l’absence de toilettes publiques (la situation à Nairobi ou à Dacca) la vie est vraiment difficile. Et au final, les pires slums ne se rencontrent pas dans les villes les plus pauvres comme celles d’Afrique de l’Ouest mais dans les villes les plus inégalitaires, celles où les services urbains sont plus chers pour les pauvres que pour les riches, celles où les terrains sont monopolisés par les puissants, leurs banques et leurs bureaux.

Transformer son environnement pour survivre

Mais les déshérités ne sont pas des victimes passives, ils réagissent. En fait, les bidonvilles, les quartiers spontanés, les slums, les favelas démontrent quotidiennement comment les populations luttent pour leur survie, innovent en mobilisant ressources et énergies, créent leurs propres emplois et transforment leur environnement. Nous avons évoqué les toilettes volantes mais d’autres innovations, lus durables, méritent d’être mentionnées. Les toilettes collectives autogérées par exemple, où les habitants construisent un bloc de douches et WC en libérant une parcelle de terrain, et confiant ensuite la gestion et l’entretien à un membre éminent et rémunéré de la communauté. Le recyclage des matériaux et objets domestiques est aussi un domaine propice aux innovations, vérifiant la maxime de Lavoisier : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

Les bidonvillois sont très créatifs, pour preuves ces pneus transformés en chaussures, ces boîtes de conserve aplaties pour donner naissance à de mini-conteneurs ou à des porte-documents et ces bidons devenant tôles de toiture, à l’origine du terme « bidonville ». Les ordures sont très souvent triées à la main par des dizaines d’adolescents dans des décharges à ciel ouvert et recyclées, à Manille comme au Caire, à Mexico ou à Lagos.

Les gangs contrôlent parfois cette activité et s’opposent à la modernisation du traitement des déchets. Dans le domaine des transports, les innovations sont également fréquentes ; si Calcutta tolère encore les rickshaws (des tricycles conçus pour transporter des marchandises ou des personnes), le Bénin a inventé les mototaxis bien avant qu’ils n’apparaissent à Paris. Aujourd’hui grâce au bas prix de ces deux roues made in China, les boda-bodas (mototaxis) prolifèrent à Nairobi et dans bien d’autres villes. Ils peuvent transporter deux ou trois clients à la fois et emprunter une voirie inaccessible aux voitures. On ne saurait parler de services urbains sans mentionner la grande réussite de ces quinze dernières années : le téléphone mobile, premier investissement de tout bidonvillois, parfois porté en pendentif autour du cou et totalement indispensable pour être appelé et saisir une opportunité d’emploi ou de transaction. Il n’a évidemment pas été inventé dans un bidonville mais approprié, décortiqué, simplifié et ajusté aux besoins et ressources locales. Le Kenya est le premier pays au monde où les transferts d’argent peuvent s’effectuer par téléphone. Baptisé M-Pesa, ce système lancé en 2007 est utilisé par la moitié de la population kenyane, des plus humbles aux plus huppés. Il est désormais disponible en Inde mais aucun pays occidental n’a encore osé l’adopter. En matière d’architecture, on citera les immeubles à développement vertical progressif typiques du Caire, qui s’apparentent à des bidonvilles par leur densité d’occupation (plus de trois personnes par pièce) et qui parfois s’écroulent…

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Innovations institutionnelles

Les bidonvillois ont influencé ou appuyé bien d’autres innovations, dont certaines à caractère institutionnel. Cela va des invasions collectives de terrains, programmées par des promoteurs informels et effectuées en quelques jours dans les villes d’Amérique Latine aux contrats communautaires passés par des associations d’habitants à des petites entreprises pour construire des infrastructures sociales dans les slums asiatiques. Les budgets participatifs nés dans les villes du Brésil sont bien connus et sont partiellement appliqués par la Mairie de Paris : ils permettent aux habitants d’exprimer leurs priorités et de participer aux décisions financières.

Les bidonvillois ne sont pas toujours les plus actifs dans ce processus participatif mais leurs associations peuvent y faire entendre leurs voix et obtenir des investissements en leur faveur. Le street art des townships sud-africains, la justice de proximité gérée au niveau communautaire, les programmes de soutien aux enfants des rues, tout cela reflète l’effervescence et la résilience de ces quartiers.

Au sein des bidonvilles des centaines de micro-entrepreneurs surgissent, se développent et disparaissent chaque jour. Le bidonville est un monde complexe, un milieu populaire de débrouille, de tensions, de violence, mais aussi de solidarité et d’inventivité. On peut esquisser une typologie simplifie de ces innovations. D’une part les innovations endogènes qui sortent directement des bidonvilles comme le recyclage diffèrent des innovations exogènes apportées par des ONG ou par le secteur formel (le téléphone), mais la frontière entre ces deux sources est fluctuante, perméable. D’autre part, et c’est peut-être plus important, on doit distinguer les innovations de survie (telles les toilettes volantes) de celles porteuses de développement (comme les contrats communautaires). Les pouvoirs publics devraient en principe rendre inutiles les premières et encourager les secondes !

Un avenir commun

Comment donc aider les bidonvillois à améliorer leurs conditions de vie ? Les succès résultent en général d’une combinaison de politiques volontaristes qui incluent la restructuration des bidonvilles existants, la sécurisation de l’occupation résidentielle, l’amélioration de l’accès aux services de base, la planification des extensions urbaines et l’équipement des terrains, le développement d’une offre de logements abordables comme alternative aux bidonvilles, des programmes intégrés gérés à l’échelle locale et soutenus par des dispositifs nationaux. Les politiques doivent en fait répondre à une question stratégique : améliorer ou éradiquer les bidonvilles ? On pourrait penser que plus les pays sont riches, plus ils démolissent les taudis et relogent les habitants, et plus ils sont pauvres, plus ils essaient d’améliorer progressivement les bidonvilles. Mais il existe de nombreuses variantes. À Mumbai, en Inde, le modèle de réaménagement de Dharavi –un grand bidonville de plus d’un demi-million d’habitants, bien situé – tenta d’adopter une approche radicale inspirée des pratiques chinoises et basée sur un partenariat public-privé théoriquement « gagnant-gagnant». Il s’agissait pour les autorités de vendre ces quartiers informels à des promoteurs qui pourraient les raser et les remplacer par des immeubles de grande hauteur, à charge pour eux de reloger gratuitement les habitants dans des immeubles modernes, soit sur place soit sur d’autres terrains. Élaboré en 2004, ce projet a rencontré l’hostilité des habitants qui travaillent en majorité à Dharavi et refusent de s’en éloigner, et il n’a pas été mis en œuvre. On ne fait pas le bonheur des gens malgré eux. Le futur des villes pourrait être sombre et violent si l’on ne s’attaque pas à l’évolution spontanée (la fameuse main invisible) qui mène le monde à des ghettos pour tous, pour les nantis (occupants des villas périphériques cossues ou des centres historiques gentrifiés) comme pour les classes moyennes (capables d’accéder à un habitat individuel en bandes), les pauvres (entassés dans de vétustes immeubles collectifs) et les indigents (survivant dans des taudis, dans les zones dangereuses ou sur les trottoirs). Il faut apprendre des bidonvilles, tirer des enseignements de leurs forces de survie, de leur inventivité, de leur vitalité, de leur résilience.

 

Daniel Biau

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