L’Intelligence Artificielle : du mythe à la réalité
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L’Intelligence Artificielle, un thème de blockbuster américain? Déjà présente dans notre quotidien et étonnamment performante, elle représente une rupture technologique majeure qui pose de nombreuses questions éthiques. D’autant que personne n’est capable de savoir à quoi elle ressemblera demain…

(Article publié dans le newspaper Silex ID Newspaper #02, été 2015)

Hal, Skynet, Jarvis, GLaDOS. Qu’ont donc ces quatre noms en commun? Ce sont des Intelligences Artificielles (IA) de fiction. Parfois gentilles, souvent cinglées et dénuées de sentiments, leur présence dans la littérature, le cinéma et les jeux vidéo confirment les mythes que nous créons et les questions que nous nous posons sur leur apparition dans nos vies. Ces angoisses sont-elles fondées ? Avant qu’une IA ne se retourne contre nous comme dans un film hollywoodien, le chemin à parcourir est long…

Une idée qui ne date pas d’hier

L’IA est avant tout le prolongement naturel d’une histoire qui a commencé lorsque nous avons créé les premiers outils pour nous aider dans nos tâches quotidiennes. Cette évolution de la technique s’est fortement accélérée depuis le XIXème siècle au travers des révolutions industrielles qui nous ont apporté les machines et les ordinateurs. Selon Chris Anderson, CEO de 3D Robotics et ancien rédacteur en chef de Wired, nous approchons d’une troisième révolution industrielle où il suffira de « presser un bouton pour que la machine travaille pour nous »

TO GO WITH AFP STORY BY VERONIQUE MARTINACHE (FILES) - French mathematician Cedric Villani, author of the novel entitled "Theoreme vivant" poses on September 25, 2012 at the Henri Poincare Institut in Paris. AFP PHOTO / JOEL SAGET

Cédric Villani, mathématicien, directeur de l’institut Henri-Poincaré

Le développement de l’ordinateur a permis de créer et d’imaginer des algorithmes de plus en plus complexes, qui d’après la définition de Cédric Villani, directeur de l’Institut Henri-Poincaré et lauréat de la Médaille Fields, « est une suite d’opérations élémentaires destinées à résoudre un certain problème. La multiplication, l’addition avec retenue en sont aussi ». Dans les années 60 grâce à l’apparition des premiers ordinateurs, des algorithmes de plus en plus sophistiqués ont été créés afin de résoudre des problèmes complexes. Gordon Moore a énoncé des lois stipulant que les capacités de calcul des machines doublaient tous les dix-huit mois. Cette loi s’est vérifiée lors des cinquante années suivantes et a été largement reprise par les fondateurs de la Singularity University, en particulier Raymond Kurzweil, directeur de l’innovation de Google et grand penseur de l’IA. À travers son concept de «Law of Accelerating Returns », Kurzweil considère que la loi de Moore peut en réalité s’appliquer non pas seulement à l’informatique mais à tous les domaines touchés par les technologies de l’information et atteindre une croissance de 100% tous les dix-huit mois.

Machines et algorithmes au quotidien

Aujourd’hui, il existe deux principaux types d’IA. Celle de la Google Car décrite par Yann LeCun, directeur de la recherche en IA chez Facebook, est une IA faible, comme les algorithmes de publicité en ligne, les moteurs de recherche Google ou Bing et même les programmes d’assistance à la conduite de nos voitures. Ces intelligences ont pour but de remplir des objectifs précis et sont parfois capables d’apprendre de leurs expériences pour s’améliorer. Elles ne font donc que ce pour quoi elles sont conçues et Yann LeCun le confirme : « les systèmes automatiques piloteront sans doute mieux que nous, mais ils ne feront que ça ». L’IA forte, quant à elle inexistante dans l’état actuel de la technique, est censée apprendre, évoluer et s’adapter au changement comme le ferait un humain. Deux jalons importants sont identifiés dans son évolution : l’atteinte d’une « IA générale » aux capacités intellectuelles similaires à celles de l’Homme et l’étape de la « super-IA » qui sonnerait l’heure d’une intelligence grandement supérieure à l’Homme et en constante progression.

La forme la plus répandue de cette IA faible est le machine learning. Bernard Ourghanlian, CTO de Microsoft France, explique qu’ « à travers le développement du machine learning, il y a eu l’idée de croiser deux domaines qui n’avaient jusqu’à présent pas beaucoup travaillé ensemble : l’informatique et les statistiques ». Le machine learning « remplace un algorithme classique informatique par un problème d’optimisation, qui détermine la probabilité qu’un modèle élaboré à partir de données représente une réalité ». Ainsi la machine améliore sa capacité à résoudre des problèmes en collectant des données à chaque évènement pour résoudre plus efficacement le problème suivant. La lutte contre le spam est un des premiers exemples de machine learning, qui utilise des méthodes statistiques simples, « qui datent du XVIIIe siècle », que l’on apprend « au lycée ou en début de scolarité dans le supérieur, mais qui permettent de prédire si un message est un spam ou pas ».

Aujourd’hui, Google et Facebook travaillent sur des systèmes intelligents de reconnaissance d’image qui se basent sur des outils statistiques inspirés des réseaux neuronaux inspirés eux-mêmes des neurosciences. À travers ces travaux, Yann LeCun s’attend à une « révolution de l’apprentissage du langage naturel grâce aux réseaux de neurones ». Il observe ainsi que, comme pour l’Homme, une machine qui a déjà appris un langage en apprend plus facilement un second. Le principal frein à l’autonomisation complète de ce type d’intelligence réside en réalité dans le fait que l’Homme doit toujours intervenir pour aider la machine à apprendre. Aujourd’hui, sans l’Homme, « on ne sait pas faire et c’est un énorme obstacle », même s’il est vraisemblable que cette limite soit un jour dépassée. Mais pourquoi Google et Facebook sont-ils à la pointe de la recherche dans ce domaine ? Quel intérêt ont-ils à développer des programmes d’IA ? Aux États-Unis, Facebook identifie automatiquement ses utilisateurs et cette reconnaissance visuelle permet à la fois d’en reconnaître le visage mais aussi de comprendre le contexte d’une photo grâce à la reconnaissance des objets et de l’environnement. Facebook recueille ainsi des données sur les hobbies de ses utilisateurs. Comme le dit Mikko Hyppönen, expert en sécurité informatique finlandais, « la seule manière de payer nos services sur le web, c’est avec nos données ». Celles-ci gagnent en valeur lorsqu’elles sont fiables, et quoi de mieux qu’une IA développée pour les extraire et les comprendre ?

Une intelligence capable de surpasser celle de l’homme ?

En y regardant de plus près, cette utilisation peut paraître anecdotique lorsque l’on sait que la majorité des entreprises sont intéressées par l’IA pour l’automatisation de leur processus. D’après Carl Benedict Frey et Michaël Osborne, deux chercheurs d’Oxford, de nombreux métiers sont voués à être remplacés par des machines intelligentes à moyen terme. C’est ce potentiel d’application qui encourage les entreprises à se lancer dans l’IA afin de profiter de la croissance exponentielle qu’elle permet. L’écosystème de start-ups aux États-Unis et en Europe est largement basé sur des systèmes d’IA qui proposent d’automatiser des services à la personne, tels que le diagnostic médical, ou l’analyse et la prédiction du trafic routier.

Les forces se rassemblent pour développer une IA aussi puissante que l’intelligence humaine. Et cela en fait rêver plus d’un ! Depuis maintenant une vingtaine d’années, de nombreux scientifiques ont attendu l’avènement de l’IA que nous connaissons aujourd’hui et prédisent, Raymond Kurzweil le premier, que l’humanité connaîtra avant 2050 un évènement charnière inévitable : la singularité technologique. Pierre angulaire de la philosophie transhumaniste, qui prône l’usage des sciences et des technologies pour améliorer les capacités physiques et intellectuelles de l’Homme, Kurzweil la définit comme « un point où la technique progressera si vite qu’une intelligence humaine non améliorée ne sera pas capable de la suivre ».

L’évolution rapide de la technologie provoque l’enthousiasme, mais aussi l’inquiétude de nombreux intellectuels et pose la question de l’avenir de l’Homme face à des machines toujours plus intelligentes. Les premiers à s’inquiéter sont des personnalités éminentes du domaine comme Bill Gates, Elon Musk et Stephen Hawking. Ce dernier avait d’ailleurs partagé son inquiétude dans un entretien avec la BBC en expliquant que « les formes primitives d’IA que nous avons déjà se sont montrées très utiles. Mais je pense que le développement d’une IA complète pourrait mettre fin à l’humanité ». Mais pour Salim Ismail, entrepreneur et porte-parole de la Singularity University, ce scénario hollywoodien qui verrait les machines gouverner n’a pas lieu d’être car l’Homme et la machine sont incomparables. Il ajoute que « l’intelligence humaine a développé des capacités d’adaptabilité et de flexibilité, or on observe que l’IA évolue de manière complémentaire et non à l’identique ». Selon Salim Ismail, l’IA est donc avant tout complémentaire et bénéfique. « Je ne peux pas sortir de chez moi sans mes objets technologiques. Sans eux je ne pourrais pas communiquer avec mes amis ni savoir ce qu’ils font et je perdrais une partie de ma mémoire : en d’autres termes, cette technologie me rend plus humain » assure-t-il.

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Salim Ismail, porte-parole de la Singularity University

Face à l’augmentation des systèmes intelligents et des robots dans notre quotidien, certains préconisent d’acter leur existence à travers la création d’un statut juridique spécifique, nécessaire à l’encadrement des interactions entre l’Homme et les IA. C’est notamment ce que propose Alain Bensoussan, avocat spécialisé dans le droit des technologies avancées. Sur son blog, il explique le concept de « personnalité-robot », un statut juridique qui permettrait de recenser tous les programmes d’IA en activité et de mettre en jeu une responsabilité (celle du robot lui-même, de son fabricant ou de son propriétaire) afin de donner à ceux qui interagissent avec lui des recours possibles en justice en cas de litige ou d’accident. Ce statut juridique donnerait aussi des droits aux robots et aux programmes intelligents tels que le droit à l’intimité et à la protection des données, notamment pour les robots qui interagissent avec des personnes malades et utilisent leurs données privées pour fonctionner.

D’autres initiatives voient le jour pour accompagner le développement de l’IA et relèvent d’un état d’esprit tout de même positif face au développement de l’IA. En effet, d’autres voient encore plus loin et réfléchissent à un projet de société construit autour de l’interaction entre l’Homme et la machine. C’est notamment le cas de l’Association française transhumaniste TechnoProg qui milite pour que le débat sur le transhumanisme prenne place sur la scène publique et qui cherche à « promouvoir les technologies qui permettent ces transformations tout en prônant une préservation des équilibres environnementaux, une attention aux risques sanitaires, le tout dans un souci de justice sociale ». Dans un contexte où l’Homme a de plus en plus la main sur le futur de son évolution, l’AFT-TechnoProg propose d’analyser tous les scénarios possibles de manière démocratique et de choisir un projet de société optimal afin de ne pas laisser les évènements décider à notre place. Les personnalités qui s’inquiètent de l’avenir de l’IA lancent aussi des initiatives positives, comme Elon Musk qui a investi dix millions de dollars dans le Future of Life Institute dont l’objectif est de « garder l’IA fiable et bénéfique ».

Loin d’être la seule affaire des scientifiques et des experts, le débat sur le transhumanisme et la place des machines dans notre société intéresse aussi la société civile, et doit faire l’objet d’une réflexion publique large. Lorsque l’on met cette évolution en perspective, l’Histoire nous prouve que la fin de l’Humanité a souvent été prédite. Cependant, nous avons toujours réussi à intégrer le progrès dans une logique d’amélioration et non de dénaturation de nos capacités physiques, intellectuelles et émotionnelles.

 

Célia Mebroukine et Julien Morganti

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