L’Open Innovation, espoir ou désillusion ?
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Les douze derniers mois ont été marqués par de multiples initiatives et événements autour de ce qu’on appelle l’Open Innovation. Mais en quoi cela consiste exactement ? Quelles évolutions en attendre ?

L’Open Innovation est un ensemble d’outils et de méthodes permettant d’accélérer et rentabiliser les investissements d’innovation. Ces investissements sont souvent lourds et risqués, mais essentiels pour maintenir et développer la compétitivité des entreprises. En utilisant, par exemple, les ressources d’internet pour éviter de réinventer ce qui existe déjà, ou bénéficier au mieux de la compétence des autres. Deux familles de pratiques permettent d’illustrer le fonctionnement de l’Open Innovation : l’« inside-out » (qu’on pourrait traduire par l’export d’innovation) et l’« outside-in » (l’import d’innovation). L’export d’innovation consiste pour une entreprise à mieux rentabiliser sa capacité à innover en la commercialisant. Elle organise, par exemple, la mise sur le marché sélective de brevets qu’elle a déposés afin de générer un retour sur investissement, ou met directement à disposition de certains clients sa Recherche & Développement (R&D) afin de tester de nouvelles idées et renforcer la relation avec ces clients privilégiés.

L’import d’innovation consiste pour l’entreprise à puiser des idées de nouveaux produits, services ou de nouvelles technologies là où, traditionnellement, elle n’allait pas les chercher. Les sources de ces idées peuvent être diverses, en provenance directe de consommateurs par exemple : les nouveaux moyens de communications permettent, à l’image de Procter & Gamble ou Starbucks, d’organiser un flux permanent de nouvelles idées de produits en provenance de leurs clients. Une autre source d’idée souvent négligée vient des collaborateurs de l’entreprise : pas seulement ceux qui sont, par définition, en charge de l’innovation (le marketing, la R&D) mais tous les acteurs de l’entreprise, notamment par le biais de plateformes collaboratives. On mobilise ainsi mieux toutes les ressources de l’entreprise sur la créativité, l’innovation et sa compétitivité.

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L’import d’innovation peut aussi permettre de répondre à des questions complexes – scientifiques, techniques, organisationnelles – pour lesquelles l’entreprise n’a pas assez de compétences ou souhaite accéder à une contribution extérieure. Cette pratique se développe rapidement et permet d’aller chercher, à la demande, des solutions ou des propositions de solutions provenant d’autres milieux, pays, secteurs d’activité. L’import d’innovation aide à dépasser les blocages tels que le syndrome ‘NIH’ – « Not Invented Here » –, pour insuffler une culture ‘PFE’ – « Proudly Found Elsewhere ».

Quelques exemples

Prenons un exemple emblématique : la NASA a, en 2013, lancé un nombre de ‘challenges’ pour solliciter des contributions sur des ‘Space Apps’, des applications novatrices sur des sujets tels que : l’utilisation des données collectées lors de missions spatiales, l’utilisation innovante de matériels dans des missions spatiales, ou des nouveaux concepts de missions spatiales. Plus de 9000 personnes ont participé en provenance de 83 villes à travers le monde, soumettant plus de 700 propositions. Les gagnants viennent des Etats-Unis, de Grèce, de Suède, de Grande-Bretagne, et de Bulgarie. En fin d’année dernière, la Nasa a annoncé un nouveau ‘challenge’ d’Open Innovation doté d’un prix de 30 000 dollars pour « maximiser la quantité d’énergie solaire récoltée par la station spatiale internationale ».

Ce sont des exemples typiques d’import d’innovation. Ils ont été rapportés par de nombreux médias en France et en Europe. Les challenges de la NASA stimulent l’imagination car les problèmes sont assez simples à exposer. Les solutions en revanche sont souvent complexes, puisque les cerveaux de la NASA n’ont à ce jour pas trouvé de solution, ou demandent une créativité que le monde « extérieur » est plus à même d’offrir, ne souffrant pas de pré-supposés ou fixations. En réalité ce type de démarche ne constitue pas – loin s’en faut – une première, mais il est emblématique qu’une agence telle que la NASA, disposant d’un budget de plusieurs dizaines de milliards de dollars, fasse appel de manière publique à la contribution de tous – experts, non experts, citoyens américains et étrangers – pour résoudre des questions qui, il y a dix ans, auraient fait l’objet d’un programme de recherche interne ou d’une collaboration de recherche traditionnelle. Un autre exemple emblématique (issu d’une autre société américaine, Netflix) datait de 2008 et était doté d’un prix de… 1 million de dollars, qui avait effectivement été attribué à une start-up. La nouvelle avait été, à l’époque, peu relayée en Europe, cette  pratique étant alors encore très marginale dans le monde industriel.

Plus qu’un effet de mode…

L’Open Innovation doit être resituée dans un contexte plus général. Ce mouvement s’appuie bien sûr sur la technologie, mais aussi sur des nouveaux comportements d’usages, ainsi que de nouveaux modes d’échanges économiques.

La technologie d’abord : elle joue bien sûr un rôle clé. La « troisième révolution industrielle », celles des Technologies de l’Information et de la Communication (les « TIC »), a libéré la communication entre les individus, la production et l’échange de données. Le Big Data, l’avènement du web 2.0 et du web 3.0, les techniques sémantiques, les techniques de visualisation interactive, toutes ces technologies facilitent le développement de l’Open Innovation.

Elles mettent massivement à disposition des données qui étaient jusqu’à présent non-collectées ou jalousement gardées ; elles permettent de mieux les analyser et mieux interagir avec elles. Par exemple, les publications scientifiques sont maintenant largement accessibles au travers d’un mouvement appelé « Open Access » (ou données en accès libre) qui traverse le monde de l’édition. Ces publications permettent, par exemple, de faciliter l’import d’innovation décrit plus haut.

L’Open Innovation s’inscrit aussi dans une mutation profonde des usages. Une société connectée met en réseau des individus et leurs opinions (les réseaux sociaux n’ont que 10 ans !). Elle invite au partage des émotions, des idées, des compétences et développe l’émergence de l’intelligence dite collective. Elle incite chacun à devenir contributeur, par exemple, au travers de plateformes de crowdsourcing qui sollicitent les idées de la « foule » sur des slogans publicitaires ou des nouvelles idées de produits. Ces nouveaux usages s’inscrivent enfin dans une économie dans laquelle les échanges se modifient : l’émergence d’une « freelance economy » en est une illustration. On estime aujourd’hui qu’un tiers des américains travaillent à leur compte et que cette proportion atteindra 50% en 2020. Le modèle de production centralisée est remis en cause avec la fabrication additive (les imprimantes 3D) par laquelle, en théorie, chacun serait à même de produire les objets de son quotidien. Le crowdfunding permet à des sociétés ou des artistes de faire appel à de nombreux petits financements, pour contribuer à leurs projets. L’Open Innovation n’est donc pas un mouvement isolé, mais plutôt l’une des facettes d’une économie et de nouveaux usages connectés. Loin d’être un effet de mode, il s’agit au contraire de l’émergence d’une nouvelle pratique se manifestant dans le domaine industriel et même dans les services.

Une évolution ? Non, une rupture !

Certaines pratiques de l’Open Innovation sont des prolongements de démarches déjà anciennes. Par exemple, des cas d’export d’innovation par des sociétés valorisant leur propriété intellectuelle existent depuis plusieurs décennies. Elles bénéficient simplement aujourd’hui de plateformes plus efficaces. En revanche, d’autres pratiques, notamment dans l’import d’innovation, représentent des ruptures. C’est le cas des plateformes d’intermédiation qui ont commencé à apparaître au début des années 2000. Plusieurs sociétés américaines ont mis en place des activités d’intermédiation dans le domaine de l’innovation en s’appuyant sur des sites d’échanges inspirés des sites de e-commerce. Ainsi, Yet.com propose une plateforme d’échanges sur laquelle les sociétés peuvent offrir et rechercher des brevets. InnoCentive a développé un site permettant de ‘poster’ des challenges d’innovation qui sont vus par toutes sortes de ‘solvers’, experts pré-inscrits sur la plateforme qui soumettent des solutions. Nous ne sommes qu’aux balbutiements de ces plateformes.

De nouvelles formes plus sophistiquées apparaissent, telles que celle développée par ideXlab, qui permet de mettre en relation les entreprises avec une communauté globale d’experts découverts « en temps réel », grâce à un moteur de recherche dédié.

Les experts sont découverts en fonction d’une question exprimée. La plateforme repose sur un moteur de recherche sémantique propriétaire qui utilise l’open access et des réseaux sociaux spécialisés, donnant accès à plus de 100 millions de publications et plusieurs millions d’experts à travers le monde.

Il s’agit là d’exemples de pratiques d’Open Innovation favorisant, de manière rapide et efficace, la circulation de compétence et de connaissance, afin de contribuer à résoudre des questions complexes telles que celle proposée par la NASA. Des centaines, voire des milliers de cas d’application ont déjà été traités, touchant à des domaines et secteurs très variés : algorithmique, robotique, physique des matériaux, chimie, médecine, etc.

Les mécanismes de retour sur investissement de ces pratiques sont faciles à identifier ou quantifier : accélérer la mise sur le marché de nouveaux produits ou services permettant d’augmenter la marge ;  réduire le coût de la R&D en évitant de réinventer des résultats connus et en concentrant les ressources internes sur les sujets stratégiques ; augmenter la part de marché en créant de la différentiation. L’Open Innovation est donc, une pratique dont la maîtrise est rapidement en passe de devenir un enjeu de compétitivité pour toutes les entreprises. Loin d’être une mode, elle interpelle sur la façon dont les entreprises s’adaptent aux changements qu’elle implique. Elle nécessite des transformations profondes : sur les processus, la culture, le financement, les objectifs, l’organisation, les écosystèmes ou les nouveaux outils à mettre en place. Et surtout, elle impose des adaptations aux individus, dont les compétences doivent évoluer, pour mieux interagir avec le monde et être en phase avec ces nouveaux ‘utilisateurs-entrepreneurs’ décrits par Von Hippel. C’est le challenge qui nous attend dans les 5 années à venir.

Jean-Louis Liévin / ideXlab

Article publié dans le Silex ID Magazine #01

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