L’upcycling : faire du neuf avec du vieux
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Nouvelle tendance du recyclage, l’upcycling prône non plus la simple réutilisation des déchets mais bien leur valorisation créatrice. Un concept qui fait germer de nombreuses idées business parmi les créateurs d’entreprises du monde entier !

Mai 2014. Surfant sur les théories de la décroissance et de la « sobriété heureuse » chère à Pierre Rabhi, le quotidien anglais The Guardian lance un grand concours intitulé Live Better Challenge. Son objectif est simple : montrer aux anglais que leurs habitations recèlent de petits trésors insoupçonnés, autant d’objets du quotidien qui, une fois transformés, peuvent connaître une seconde vie et même gagner en valeur. Lancé dans l’indifférence générale, le concours va rapidement rencontrer un succès inespéré. Les candidatures, elles, vont affluer… Inventifs et bourrés de second degré, les projets sélectionnés par le jury du Live Better Challenge prennent des formes diverses : un jeune homme propose des chaises assemblées à partir de bois récupéré en déchetterie, d’autres présentent des lampes de chevet réalisées avec des cassettes audio ou des bouteilles de lait, on voit aussi des pendentifs fabriqués avec de la porcelaine cassée. Bluffant ! Fondé sur l’adage « rien ne se perd, tout se transforme », le Live Better Challenge met en avant la toute dernière tendance en matière de recyclage : l’upcycling. Un domaine qui, comme vous allez le découvrir, ouvre des horizons encore largement inexplorés, notamment dans le domaine industriel.

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Les fondements théoriques

Contrairement au recyclage traditionnel dans lequel des matériaux comme le plastique ou le papier sont réutilisés en perdant de leur valeur, l’upcycling (ou surcyclage en français) transforme les déchets en leur donnant une seconde vie durable et surqualitative. À dire vrai, le procédé n’est pas entièrement nouveau puisque, depuis des siècles, on a surcyclé sans le savoir dans les campagnes françaises mais aussi en Afrique subsaharienne et jusqu’en Amérique latine ! Jadis, les matières premières usagées comme le bois ou les métaux devenaient ainsi des meubles et les tissus, linges ou tentures défraîchis étaient transformés en vêtements de tous les jours. Une certaine idée du système D commandée par la nécessité de ne pas gâcher. Ce qui change aujourd’hui, c’est l’intellectualisation du phénomène. Nommer le surcyclage, mettre des mots sur cette réalité revient dans les faits à se l’approprier mais aussi à envisager tout l’éventail de solutions qu’il offre à l’Homme, que ce dernier soit producteur, consommateur ou simple citoyen. Entre écologie et théorie du « consom’acteur », les fondements théoriques du surcyclage sont nombreux et tous liés à une certaine forme de malthusianisme économique, autrement dit, au contrôle et à la modération de la production.

Selon le site Internet Fat Cut, la première personne à avoir utilisé le terme upcycling est l’ingénieur allemand Reiner Pilz, en 1994. Il faudra attendre huit ans pour que le concept du surcyclage resurgisse dans un livre intitulé Cradle to cradle : remaking the way we make things. Dans cet ouvrage paru en 2002, McDonough et Braingart, ses deux auteurs, détaillent les objectifs poursuivis par l’upcycling. En tête de liste ? « La valorisation des déchets » et la volonté de « fermer la boucle du gaspillage », en anglais « closing the loop ». Au delà de la lutte contre la surconsommation, les partisans de l’upcycling voient en cette pratique un véritable moyen de lutter contre la pollution du fait de la diminution des besoins de production et des besoins d’enfouissement. Mieux, le surcyclage possède une vraie dimension solidaire en ce qu’il rétablit une certaine forme de lien social par la rencontre entre le pourvoyeur de déchet et celui qui les récupère pour les transformer. Mais trêve de théorie ! Allons voir concrètement en quoi consiste l’upcycling, en commençant par une société leader du secteur, l’américain Terracycle.

Une success story made in USA 

L’histoire de la compagnie Terracycle basée à Trenton, dans le New Jersey, ressemble à une success story entrepreneuriale, de ces formidables histoires de réussite commerciale dont les États-Unis regorgent. Tout commence en 2001 lorsque Tom Sznaky, brillant étudiant en première année à l’Université de Princeton séjourne chez des amis qui fabriquent eux-mêmes leur compost. Plutôt que de jeter leurs restes à la poubelle à l’issue des repas, les amis de Tom les donnent à des vers s’égayant dans un bac de compostage. Le résultat, un engrais 100% naturel ensuite utilisé pour nourrir quelques plantes intérieures. Les résultats étonnent Tom qui, de retour sur le campus de Princeton, s’inscrit à un concours de création d’entreprises et décide d’adapter l’idée de ses amis à plus grande échelle. C’est ainsi que naît Terracycle. Et c’est avec les restes de la cafétéria de l’université que le projet prend corps. Pour pouvoir être commercialisées, les précieuses déjections des vers sont liquéfiées et conditionnées dans de vieilles bouteilles de soda, elles aussi récupérées. L’engrais « upcyclé » de Tom ne tarde pas à faire fureur. Tom quitte Princeton pour se consacrer à son affaire. Il raconte : «j’ai levé mon premier million de dollars à 21 ans, sans diplôme. Les financiers m’ont lancé : «allez-y, et si vous échouez, dites-nous quelle est votre prochaine idée !».

Pour Tom Sznaky, l’upcycling fut un coup de génie. Les déchets que toute la Terre produit, il les transforme en une manne formidable. Voici ce qu’il expliquait récemment au journal Libération : « l’immense majorité de nos déchets – 5 milliards de tonnes par an dans le monde – est incinérée ou mise en décharge, parce que c’est moins cher. C’est aberrant : ils valent de l’or ! La nature, elle, le comprend. Elle ignore le mot « déchet », c’est une invention de l’Homme moderne.»

Treize années après sa création, le projet universitaire de Tom a bien évolué : Terracycle pèse aujourd’hui plusieurs millions de dollars, emploie une centaine de personnes et peut compter sur un réseau de collecteurs de déchets estimé à 35 millions d’âmes bénévoles. Mieux: la petite start-up idéaliste est devenue avec les années une compagnie bien installée, qui distribue ses objets « upcyclés » chez le géant de la distribution nord-américaine Walmart, touchant ainsi des dizaines de millions d’américains.

L’Europe n’est pas en reste…

En matière d’upcycling, l’Europe n’est certainement pas en reste et les initiatives liées de près ou de loin au surcyclage se multiplient. L’association allemande Jack In The Box par exemple transforme les containers maritimes usagés en lieu de travail ou de vie. Plutôt que de jeter les cadres endommagés par les transporteurs, Jack In The Box les nettoie, puis les retape et les reconditionne pour enfin les découper et créer des modules au style industriel et moderne. Le résultat, s’il peut surprendre par son aspect volontairement brut, produit des espaces pratiques en plus d’être rapidement disponibles et facilement déplaçables. L’association recycle également d’autres contenants. Des vieux casiers sont ainsi transformés en buffets, des caisses à bouteilles en sièges… Les possibilités sont infinies et l’optique de l’association est également d’impacter positivement le tissu social. Jack In The Box s’envisage en effet avant tout comme « une entreprise de réinsertion » qui permet à des chômeurs de longue durée ou des personnes dites « en rupture » de retrouver « dignité, motivation et emploi ». Depuis sa création, l’association annonce avoir crée une dizaine d’emplois !

Dans la lignée de TerraCycle, d’autres sociétés se sont fixées pour objectif d’utiliser les déchets alimentaires pour les surcycler : La Boite à Champignons signée UpCycle, petite entreprise hexagonale qui commercialise de petits kits de culture de pleurotes prêts à pousser, fabriqués à la main en Ile- de-France par des personnes en situation de handicap à partir de marc de café recyclé.  En quinze jours, le résultat est bluffant et donne l’équivalent d’une récolte pour deux personnes. Ludique et original à plus d’un titre, le concept de la boîte à champignons montre que l’Hexagone fourmille aussi de projets liés au surcyclage. En l’occurrence, l’entreprise française évite que des tonnes de marc de cafés soit détruit chaque année dans des incinérateurs (gorgé d’eau, il faut beaucoup de combustible pour arriver à brûler le marc de café). Mieux, pour éviter des déplacements inutiles et diminuer son empreinte carbone, la société annonce « ne collecter le marc de café que par grande quantité (minimum 500kg). » Il y a de l’idée !

 

Loin de ses débuts alternatifs, l’upcycling séduit désormais le monde de la mode

S’il y a un domaine dans lequel les projets basés sur le surcyclage foisonnent, c’est bien celui de la mode. De l’industrie du luxe à la petite entreprise de maroquinerie, l’upcycling séduit les créateurs et devient même un argument de vente imparable. Interrogé par le magazine L’Express, la philosophe Marie-José Mondzain explique ainsi le changement dans les consciences qui a permis aux marques de s’emparer de l’upcycling : «avant, recycler était triste, voire miséreux. Ce comportement correspondait à une gestion prolétaire et paysanne de l’usure. La misère était conservatrice par nécessité, et seuls les plus aisés s’offraient le luxe de ne pas attendre que leurs vêtements soient usés pour les changer. La mode ne concernait qu’eux. Or on assiste à une inversion des valeurs. Aujourd’hui, conserver est un comportement paré de toutes les vertus chez les privilégiés – qui ont les moyens d’acheter de belles pièces – tandis que les moins riches sont contraints de jeter rapidement des vêtements de piètre qualité qui s’usent à vitesse grand V». Surfant sur cette vague, Hermès propose avec Petit h une ligne complète à base d’upcycling. Pascale Mussard, que certains surnomment « la discrète d’Hermès », y présente des pièces quasi-uniques, redonnant vie à des matériaux inutilisés et laissés de coté par les créateurs. Une initiative qui colle à l’air du temps, mais aussi, selon la journaliste Katell Pouliquen, à l’ADN de la marque : « une maison protestante comme Hermès (où la matière a une grande valeur et où, donc, on ne la gâche pas) s’assume en tant que telle, plus que jamais. »

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Suivant l’élan impulsé par quelques grands noms, de petites sociétés tentent leur chance et s’aventurent sur le chemin prometteur de l’upcycling. C’est ainsi que l’entreprise Entre 2 Rétros, fondée par Virginie Nantas et Céleste Bouchayer, donne une seconde vie à des tissus automobiles voués à être jetés en les convertissant en sacs, besaces et autres pochettes. Pour la jeune entreprise crée en 2011, tous les voyants sont au vert mais il faut du temps pour que le changement de mentalité s’opère dans l’esprit des consommateurs. Car en matière de commerce, le surcyclage constitue une véritable révolution : tous les codes changent. C’est ce que nous explique Virginie Nantas, cofondatrice de Entre 2 Rétros: « Dans l’upcycling, c’est au consommateur de se remettre en question. Il doit comprendre que l’on n’utilise que des matériaux déjà existants, formant des stocks de matière première qui ne sont pas produites pour nous mais que l’on récupère au gré des opportunités. Cela entraîne des bouleversements dans la façon dont nous travaillons. Nos lignes de produits sont variables et les objets que nous créons sont des pièces qui ne sont pas reproductibles indéfiniment ».

C’est finalement cela l’upcycling. Une théorie à la fois ancestrale et furieusement moderne poussant à ne pas gaspiller. Une invitation à composer avec l’existant pour le sublimer. L’ouverture d’un nouvel horizon, celui du green power non plus utopique mais bel et bien efficace !

Laurent David Samama

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