Médecine & SF : corps mutants
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L’imaginaire médical irrigue plus d’un siècle de récits de SF, défiant les lois de l’immortalité, transcendant les limites du corps et remettant en cause la définition même de l’identité et de ce qui nous détermine.

Durant la première moitié du XXe siècle, la futurologie s’intéresse essentiellement aux rapports hommes/machines à travers la figure du robot et sa place dans la société (Métropolis, 1926). Si la figure du robot traverse toute l’histoire de la SF (de Métropolis à I, Robot), ses représentations vont néanmoins évoluer. En effet, la SF va de plus en plus créer la confusion entre corps naturel et corps artificiel, entre robots « humanisés » (IA : Intelligence artificielle) et humains « robotisés » (Robocop, Terminator) au point souvent de ne plus savoir à qui on a affaire (Blade Runner, Matrix).

Des êtres humains améliorés

Dans les années 50 naît l’idée folle de créer un humain amélioré qui pourrait voyager dans l’espace. Cet homme amélioré, via des prothèses puis plus tard l’intégration de la technologie dans son propre corps, donne naissance à la figure du Cyborg. Le colosse de NY (1958) met en scène un scientifique qui transplante le cerveau de son fils accidenté dans un corps de robot et lui ajoute une vision laser. Sacré programme ! Le Voyage Fantastique (1966) est néanmoins considéré comme la première manifestation d’un imaginaire médical. Le film montre des scientifiques qui parviennent à miniaturiser les choses et les êtres au point de pouvoir s’introduire dans le corps humain au moyen d’un minuscule vaisseau et de le soigner de l’intérieur. Si l’imaginaire médical de ce film est poussé à l’extrême, car il est fort peu vraisemblable que l’on puisse un jour miniaturiser un être humain, ce film fait néanmoins écho aux formidables avancées concernant le champ des nanotechnologies. En effet, introduire des sondes ou des caméras microscopiques dans le corps afin de déceler des maladies ou tout simplement opérer un patient est devenu ces dernières années un procédé assez banal.

Suivront toute une série de films où le corps et ses extensions deviennent un sujet récurrent. Dans les années 70, la série L’homme qui valait trois milliards va marquer les esprits. À la suite d’un grave accident, son héros, l’astronaute Steve Austin, est « reconstruit » avec des membres bioniques qui lui procurent une force immense, une vue perçante, et une rapidité hors normes. L’Homme augmenté vient d’être popularisé à la télévision et la science ne va pas tarder à lui répondre puisque quelques années plus tard, les prothèses et autres greffes apparaissent dans le champ de la médecine moderne. Combien de handicapés lambda ou d’athlètes de haut niveau à l’image d’Oscar Pistorius bénéficient aujourd’hui de ces prouesses technologiques les faisant rentrer directement dans l’ère bionique ?
 

Quand la réalité rejoint la fiction

Nous sommes déjà tous des mutants ou des êtres « hybrides ». Les nouvelles technologies dont nous faisons usage au quotidien deviennent des extensions de nous-mêmes, le prolongement de notre corps et de notre cerveau. Pour le moment, la plupart de ces technologies ne sont pas encore intrusives, en tout cas pour la grande majorité d’entre nous. Il est en revanche évident, au vu des avancées scientifiques et des expérimentations en cours, que ces objets connectés finiront pas envahir nos propres corps et nous redéfinir. L’iPhone 28, notre disque dur externe ou bien encore notre passeport nous seront bientôt implantés dans le cerveau ou sous la peau, ringardisant à tout jamais Johnny Mnemonic et son cerveau connecté ou Thomas Anderson/Néo dans Matrix.

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Dans Limitless, l’enjeu du film réside dans cette quête, à la fois immorale et attirante, du dépassement des limites « naturelles » du corps humain. En effet, le héros du film voit ses performances intellectuelles et cognitives améliorées grâce à une substance chimique révolutionnaire, le NZT.

Le film pointe les dérives possibles de cette substance, et en particulier ses effets secondaires qui ne sont pas sans rappeler les dérives du sport en proie aux ravages du dopage. Il nous alerte aussi sur les dangers potentiels de ce type d’avancées scientifiques lorsque celles-ci ont vocation à être généralisées.

Imaginons un instant une société capable de fournir à l’ensemble de ses sujets des pilules magiques accroissant nos performances intellectuelles, nous mettant tous sur un niveau identique de performance et de réussite. A contrario, une pilule « miracle », protégeant des maladies ou augmentant les performances, et qui ne serait accessible qu’à une minorité de personnes riches, créerait des déséquilibres et des inégalités totalement immaîtrisables… et donc peu souhaitables (Elysium).

Enfin, la SF explore depuis quelques années des imaginaires encore plus délirants quant aux usages et aux représentations du corps. Ici, il n’est plus question de corps hybrides, d’intelligence artificielle, mais d’avatar ou d’alias. Dans le film éponyme de James Cameron, les Terriens imaginent le programme Avatar qui doit leur permettre de contrôler des corps étrangers, clonés et associés à des gènes humains. Dans Le Congrès, il est question de « scanner » le corps d’une comédienne afin de permettre à une Major hollywoodienne de disposer librement de son alias pour une exploitation infinie et sans contraintes. Dans ces productions, l’imaginaire n’a plus de limites et, s’il est très éloigné d’un certain rationalisme scientifique, il nous alerte tout de même sur les dérives de la « technologolisation » de la société où l’on pourrait dupliquer le corps comme une simple donnée, voire créer une « conscience artificielle » contraire à toute éthique.

La science-fiction met la science au défi en ouvrant le champ des possibles. Exit donc la morale et l’éthique. La science et la SF avancent, mettent le corps dans tous ses états, pour le meilleur et parfois pour le pire.

Hervé Bougon

 

Article publié dans le Silex ID Magazine #03

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