Paul Valadier : « L’Homme a besoin de sens »
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Prêtre jésuite et docteur en philosophie, Paul Valadier fait partie de ces intellectuels plutôt sceptiques face au « tout technologique ». Soucieux de garder l’humain au centre de son propos, l’ancien rédacteur-en-chef de la célèbre revue Études a accepté de commenter avec nous le contenu du numéro 2 de Silex ID.

 

C’est dans le 7e arrondissement parisien, dans la résidence de la communauté Saint-François-Xavier où il réside, que Paul Valadier nous reçoit en cet après-midi ensoleillé de septembre. Passionné par Friedrich Nietzsche (sur lequel il a écrit plusieurs ouvrages) et par la place et l’influence de la religion chrétienne dans le monde d’aujourd’hui, l’écrivain et philosophe a répondu à nos questions avec beaucoup d’intérêt, et a vivement réagi aux grands bouleversements sociétaux que de nombreux scientifiques, chercheurs et entrepreneurs de l’innovation prévoient ces prochaines années.

Bonjour Paul. À première vue, vous n’avez pas l’air du genre à vous être procuré le dernier iPhone. Quel est votre rapport quotidien à l’innovation ?

Les innovations technologiques sont des choses qui m’intéressent, parce que d’une façon ou d’une autre elles nous concernent tous. Pas forcément la haute technologie ou les robots sophistiqués, mais j’ai un ordinateur par exemple. Il y a vingt ans je n’en avais pas, et ne serait-ce que cet aspect là a changé ma façon de travailler, d’écrire. Je me souviens de Michel Henry, ce philosophe de Montpellier auteur d’un petit livre intitulé La Barbarie. Dedans, il tirait à boulets rouges sur la technique, en expliquant que c’était affreux, que c’était un esclavage épouvantable. Un jour, il a été invité par Jean-Pierre Elkabbach chez Europe 1, qui lui a demandé pendant l’interview : « où habitez-vous monsieur Henry ? À Montpellier ? Et comment êtes-vous venu à Paris ? En avion ? Et vous disiez par rapport à la technique ? » (rires).

Y a-t-il selon vous quelque chose d’inéluctable dans l’adoption de la technologie ?

À première vue ça a l’air inquiétant, parce qu’on a comme l’impression que tout ça se développe sans qu’on ait de prise là-dessus.

Chez Silex ID nous sommes très enthousiastes en ce qui concerne les innovations et la valeur d’usage qui se crée, mais n’y a-t-il pas un vice caché ?

Oui, mais ça, ça dépend de chacun. C’est comme l’alcool, ce n’est pas mauvais de temps en temps, à part si vous prenez dix verres par jour. L’illusion technocratique c’est de croire que parce qu’on a un calcul parfait, tout va fonctionner comme sur des boules de billard. Après, le problème de la prévision ne relève pas vraiment des scientifiques. Le scientifique fait des découvertes, ce n’est pas tellement à lui de calculer les conséquences, ce serait plus à la sphère politique de le faire. Mais comme on voit partout, le monde politique est en lambeaux.

Pourquoi n’y a-t-il pas un relai d’une population plus morale qui demanderait des comptes ? N’est-ce pas votre rôle justement, en tant que prêtre ?

Vous voyez bien dans quelle situation on met les religions. On les met de côté, il ne faut pas qu’elles parlent, il faut qu’elles se taisent… Ou alors elles sont dans la violence, comme on le voit avec l’Islam. Les religions n’ont pas beaucoup de crédit aujourd’hui, quand elles parlent elles ne sont pas beaucoup entendues. Paul VI, dans les années 60, parlait des problèmes de solidarité mondiale, en disant que les pays riches devraient donner au moins 1% de leur budget. Tout le monde a rigolé. Aujourd’hui on se pose la question quoi faire pour le virus Ebola, alors que nous avons des moyens sanitaires qu’on laisse dormir. Et pendant ce temps, les gens meurent en Afrique. Mais quand les Églises disent ça, on rigole…

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Quelles sont les solutions que vous envisagez ?

Ne soyons pas naïfs. Vous parlez de la singularité, avec des prothèses, et des robots qui vont nous servir à mieux comprendre, à aller plus vite dans nos raisonnements, mais ces robots, qui va les fabriquer et qui va les payer ? En réalité, nous allons vers une humanité à plusieurs vitesses. Il y aura ceux qui sauront, les gens de la Silicon Valley, qui confectionneront ses robots, qui d’une certaine façon seront les maîtres. Vous aurez les gens qui en dépendront, et puis vous aurez tout ceux, et ça sera quand même la grande masse, qui n’y auront pas accès. On ne me fera pas croire que les masses Chinoises, Indiennes et Africaines seront toutes sur robots et ordinateurs d’ici cent ans ? Après, peut-être que je me trompe. Mais au moins, ne soyons pas naïfs. Le risque de tout ça, c’est quand même une crise de nos démocraties, avec des gens supérieurs aux autres. Le philosophe allemand Sloterdijk, dans un célèbre discours qu’il a fait il y a une dizaine d’années, a prévu ça, froidement, en parlant d’un nouveau dressage humain, avec des individus supérieurs, ceux qui seront capables d’avoir des robots, des prothèses, des ordinateurs, et puis la masse des autres. Ces derniers ne seront d’ailleurs ni exploités ni tyrannisés, simplement ils ne bénéficieront pas de toutes ces nouvelles technologies.

Ça rejoint un peu ce que dit Gilles Babinet, qui parle de revenus de subsistance pour une grande partie des gens…

Vous imaginez la vie de ces gens là ? Ça sera la vie d’une vache dans un pré qui passe son temps à brouter. Une vie inhumaine. Nous avons tous besoin de nous poser des questions. Ce serait une vie épouvantable. L’homme a besoin de sens.

Mais l’homme n’ a-t-il pas besoin de temps pour s’adonner à la réflexion, à la contemplation, à la création ?

Du temps, oui, mais du temps limité. Si vous avez un temps indéfini vous ne faites plus rien ! C’est ça la finitude. Nous savons que nous n’allons pas discuter trente-cinq heures aujourd’hui, c’est pour ça que je tâche de répondre vite et bien, parce qu’il y a une limite. C’est la limite qui nous permet d’aller de l’avant.

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Mais toutes les innovations tentent de repousser les limites. Le transport par exemple. Il y a de plus en plus d’interconnexion entre les transports pour aller plus vite…

Tout ça nous donne des conditions de vie meilleures, c’est sûr. Pour aller à Pékin au lieu de mettre quinze heure on en mettra trois. Mais il faut avoir un but. La limite c’est ce qui nous structure. Si vous avez un temps indéfini vous tombez dans la mélasse.

Pourquoi la limite nous structure-t-elle, et pas nos actes ? Hegel disait : «l’homme n’est rien d’autre que la série de ses actes ». C’est le fait d’agir qui me fait exister, et vous, vous rajoutez une caractéristique, cette notion de limite…

La limite, c’est de devoir faire des choix structurants. C’est comme pour Don Juan, qui croit pouvoir aimer toutes les femmes. Mais en fait il n’en aime aucune. Le problème c’est qu’il faut aimer une femme concrète, qui ne sera probablement pas la plus belle, la plus intelligente. Elle est ce qu’elle est, mais il faut accepter son choix.

Google a investi des millions dans la biotechnologie avec Calico, son entreprise destinée à repousser les limites de la mort. Pour vous, c’est une ineptie ?

Si vous vous soignez, c’est que vous voulez vivre, et donc que vous avez peur de la mort. Les innovations peuvent repousser les limites, mais il y a des limites que j’espère, elles ne repousseront jamais. Que serait la vie humaine sans la mort ? Parce que le corps a des limites aussi. Et même le psychisme : avec l’âge, on a moins de curiosité qu’avant. Après, l’humanité a toujours rêvé de l’immortalité. Les histoires de jouvence ne sont pas nouvelles. Les rêves de vie immortelle ont toujours existé, mais c’est un rêve Faustien, qui est en fin de compte plutôt un cauchemar.

Une autre thématique ressort beaucoup dans notre dossier sur le transport, c’est le collaboratif, avec notamment le covoiturage. Le fait que la propriété ne soit plus l’unité, mais que le service le devienne.

En effet, avec le covoiturage, on sort de l’individualisme qu’avait suscité l’automobile. Le sociologue Paul Yonnet avait très finement analysé le développement de l’automobile, en montrant à quel point elle avait servi à l’indépendance des gens. On voit bien que le covoiturage réintroduit du lien social. Mais ça ne touche pas la propriété, sachant que votre voiture reste la votre.

Dans l’autopartage, la voiture ne vous appartient pas forcément. Vous pouvez la louer à un particulier, ou dans le cas d’Autolib directement à l’État.

Oui mais même dans ce cas, ça n’affecte pas la notion de propriété. La voiture appartient à quelqu’un : soit à un particulier, soit à la municipalité, et du coup ce sont nos impôts qui payent les dégradations éventuelles. Il y a une propriété collective, qui fonctionne jusqu’à un certain point. On l’a bien vu avec le communisme, la propriété collective déresponsabilise les gens. Vous le voyez avec les Vélib : si le vélo ne fonctionne pas, je le repose et je m’en fiche. Si c’était le mien je m’arrangerais pour le réparer.

Parlons de la transmission du savoir. Aujourd’hui, des entreprises comme la Kahn Academy, un site web éducatif qui connaît un énorme succès sur YouTube, redéfinissent la façon dont les gens apprennent…

Oui, mais rien n’équivaudra la rencontre d’un visage dans la formation d’un enfant ou dans l’éducation. Je crois que c’est la grande illusion de Michel Serres que de penser que les gens vont s’auto-former. Vous avez toujours besoin de quelqu’un qui vous incite. Derrière les écrans de cet Indien qui est au États-Unis, vous avez quelqu’un qui alimente, qui suscite l’intérêt. Vous avez une personne. Prenez un enfant par exemple, on lui explique de se tenir propre. Il ne va pas le faire parce qu’il aime la règle. Il le fera parce que ça fait plaisir à ses parents. Ce n’est pas le principe qui le fascine, c’est le visage qui l’a incité à adhérer au principe. D’ailleurs le principe l’agace et l’ennuie. Mais il se rend compte que s’il veut faire plaisir à son entourage, et se faire plaisir à lui-même, il faut qu’il l’applique. Derrière, il y a le visage du père et de la mère, des frères et des sœurs…

Cette incitation, n’est-elle pas possible par le biais d’autre chose, d’un média par exemple ?

Non, parce que là vous oublier le coté affectif, qui est quand même essentiel. Vous n’aimez pas votre ordinateur. Si vous le cassez vous aurez un peu de peine, parce que ça va vous coûter un peu cher, mais ça n’est pas comparable à la perte de quelqu’un de proche. Il ne faut pas oublier que nous vivons sur l’affectif, et l’éducation d’un enfant se fait aussi à travers ça.

Aujourd’hui, nous pouvons avoir accès à toute la connaissance du monde via notre ordinateur, notre tablette ou notre téléphone, donc nous n’avons plus besoin d’apprendre…

Oui mais ça veut dire que vous serez entièrement dépendant d’un savoir qui vous sera extérieur. Hors, justement la spécificité humaine, c’est d’avoir emmaganisé un savoir ainsi qu’un savoir faire. Pas tout heureusement, sinon nous deviendrions des encyclopédies vivantes, donc des monstres. Mais ce savoir permet de nous guider, de nous orienter. C’est ça le savoir, c’est un gouvernail.

Tout au début, l’homme était dans la tradition orale, ce que l’on connaissait on le connaissait par coeur. Puis, avec Gutenberg, le savoir a commencé à exister dans les livres. Il valait mieux une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine. Aujourd’hui, avec Internet, nous n’avons plus une seule bibliothèque, mais les bibliothèques du monde entier à disposition, maintenant tout de suite. Ce qui importe, ce n’est plus de savoir, mais de savoir quoi chercher…

C’est quand même un peu dangereux, parce que vous êtes complètement dépendant de l’extériorité. Vous n’avez plus d’intériorité à vous. Ce que vous me proposez, c’est un homme vide. En lui-même il n’a plus de savoir. Aucun homme ne peut vivre sans une vie intérieure. Et je ne parle pas nécessairement d’une vie religieuse. C’est ce qu’on appelle la culture. On va avoir des gens sans culture, et d’un point de vue politique c’est quand même grave, ils seront entièrement dépendants de l’extérieur. L’homme a besoin d’une culture en lui-même, morale, intellectuelle, religieuse. La culture, c’est qu’on va puiser là-dedans un certain nombre de choses. La culture est toujours limitée. Vous ne saurez jamais tout. Il faut assimiler, sinon vous ne serez rien de plus que l’un de ces touristes japonais au Louvre, qui passent leur temps à courir d’un tableau à l’autre. Finalement ils n’ont rien vu.

Dans ce cas, qu’est-ce que l’on doit apprendre à nos enfants ?

Il faut leur donner le goût des choses, le goût de lire, le goût d’aimer la musique, la peinture. Si vous n’avez pas le goût de la lecture, on peut vous mettre devant la bibliothèque nationale des États-Unis, vous ne lirez pas une ligne !

Mais comment apprend-on le goût ?

Je ne sais pas. Qu’est-ce qui vous a donné le goût de vivre ? C’est en voyant des gens vivants, et que ça vous a plu. Et que ça vous plait de vivre. Comment allez-vous donner le goût de vivre à vos enfants ? Parce que vous allez aimer votre femme, vos enfants, vous allez peut-être vous taper dessus de temps en temps, mais vous allez vivre.

Notre dossier sur le transport montre que les distances vont être réduites, et que le monde sera bientôt un village. Que pensez-vous de la notion de « citoyen du monde » ?

Le problème, c’est qu’on peut difficilement être citoyen du monde si l’on n’est pas enraciné quelque part. Sans racines il n’y a pas d’assise. La condition pour bien apprendre une langue étrangère, c’est déjà de bien parler la sienne. Il faut être à l’aise dans sa langue pour pouvoir s’ouvrir à la langue des autres. Donc, pour être ouvert à tout, il faut être soi-même quelque part.

Mais quelle est la taille de ce « quelque part » ?

Il y a déjà son propre corps. Il faut déjà apprendre à habiter son corps, ce qui n’est pas si simple. Après seulement vient l’habitat.

Paul Virilio parle du déracinement urbain, stipulant que « le globalitarisme est un totalitarisme ». Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas complètement d’accord non plus, parce que le totalitarisme, c’est quelque chose qui vous oblige. La globalisation ne vous oblige à rien, elle ne vous oblige pas à aller à Pékin en trois heures, ou à prendre un portable. C’est une question de choix.

En général, je pense qu’il faut se méfier de ces discours qui font peur, de ces discours terrorisants. C’est anti-technique au diable, parce qu’on vous dit que l’on ne sait plus où l’on est, qu’on est tous perdus… Après, que la mondialisation nous déracine, dans un certain sens, c’est sûrement vrai. La poussée des nationalistes, des fondamentalistes et des extrémistes est un effet de cette mondialisation, où les gens ne savent plus vraiment qui ils sont.

Tout d’un coup, les gens se disent : « serrons les rangs », et vous avez des gens comme Madame Le Pen qui en profitent. C’est pour ça que ces discours de panique sont dangereux. On croit toujours que l’apocalypse est à nos portes, mais ce n’est pas vrai !

Pourtant, vous aviez l’air assez sceptique…

 Je pense que l’humanité a des ressources considérables pour faire face à ces problèmes nouveaux. Si on regarde l’histoire de l’humanité, il y a eu de nombreuses tragédies, mais nous nous en sommes toujours tirés. Regardez la première guerre mondiale, avec toute l’Europe à feu et à sang, les guerres de religion au XVIe et XVIIe siècle, ou la colonisation et la guerre d’Algérie. À l’époque on se disait que l’on en sortirait jamais. Et pourtant on s’en est tiré, pas très bien, mais quand même. Il ne faut jamais désespérer de l’humanité. C’est à la fois une condition philosophique et religieuse. Jamais l’humanité ne se déchirera elle-même au point de se détruire. Je ne le crois pas. Si nous avons des ressources d’intelligence, de volonté, de discussion commune, de partage, on sera capable de s’en tirer. Si on accepte la mondialisation dans le bon sens du terme, qu’on partage nos biens, nos savoirs, je pense que l’on s’en tirera. Comment, je n’en sais rien, mais les crises n’ont jamais le dernier mot.

Ce sera le mot de la fin. Merci Paul !

Propos recueillis par Daniel Geiselhart & Matthieu Vetter

Article publié dans le Silex ID Magazine #02

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Dan

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