Sport & Science-Fiction : représentation et symbolique du sport au cinéma
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Autrefois à Rome, les gladiateurs se donnaient en spectacle et se battaient jusqu’à la mort. Vint ensuite le temps de la pratique sportive pacifiée et réglementée. En parallèle, le sport est également devenu une formidable machine à spectacle ultra-médiatisée au service des puissances économiques, au risque parfois de certaines dérives financières et sociétales.

Dans le cinéma de science fiction et son approche dystopique, décrivant les craintes et les dérives possibles de nos époques (urbanisation, creusement des inégalités, totalitarisme, progrès technologiques…), le spectacle sportif se transforme souvent en un outil de domination au service d’un pouvoir totalitaire. Il y remplit notamment la fonction essentielle de décharge cathartique des pulsions agressives. Se pose alors la question de la représentation du sport dans la SF et de sa symbolique. Pour y répondre, nous nous appuieront sur 3 films  emblématiques : Rollerball de Norman Jewisson (1975), Running Man de Paul Michael Glaser (1987) et Hunger Games de Garry Ross (2012). Ces films d’anticipation situent leur action dans un futur plus ou moins proche (2019 pour Running Man) et décrivent des sociétés totalitaires exploitant les vertus pacificatrices et purificatrices du spectacle sportif et du jeu pour asseoir leur domination.

Gladiateurs des temps modernes

Ces trois œuvres puisent leur inspiration dans les jeux du cirque puisqu’ils décrivent des gladiateurs des temps modernes, esclaves d’un pouvoir unique et héros de jeux ultra-violents, purgeant les bas instincts populaires.

Rollerball met en scène une discipline sportive hybride, mêlant combats, courses de roller et de moto, doublée d’une variante de basketball où le ballon devient boulet de canon. Le tout dans une arène, filmée par des dizaines de caméras et cernée par une foule excitée et assoiffée de violence. Running Man et Hunger Games quant à eux mettent en scène des jeux au service de la justice dans le premier (on y punit les criminels) et du pouvoir du « Capitol »  dans le second qui organise chaque année une « Olympiade » entres les districts afin de contenir la foule et punir les révoltes. Dans ces trois films, la victoire se gagne… à tout prix. La loi du genre veut bien entendu qu’un héros (une jeune femme dans Hunger Games, un policier dans Running Man et un sportif de haut niveau dans Rollerball) tente de survivre et de s’opposer au pouvoir en place, par son caractère et ses performances, en remportant un tournoi ou une chasse à l’homme. Chacun de ces films célèbre la victoire du champion face au système.

De plus, le nom du héros de Running Man, Ben, fait référence à Ben Hur tandis que les courses ultra-violentes de Rollerball font écho aux courses de chars, clou du spectacle de la Rome antique. Hunger Games est quant à lui directement inspiré de l’expression latine « Panem et Circense » (du pain et du jeu) qui décrit des divertissements utilisés pour détourner l’attention du public de questions plus importantes.

rollerball

Dans ces trois films, un pouvoir dominant et arbitraire fixe les règles au point parfois de n’en fixer aucune comme dans l’ultime épreuve de Rollerball ou le héros, Jonathan E, remporte le jeu après avoir dû éliminer l’ensemble de ses adversaires. Il est intéressant de noter que ces films situent leur action certes dans le futur mais qu’ils font sans cesse appel au passé pour interroger notre présent et le déformer. La représentation du sport n’y est pas vraiment innovante ou futuriste. Elle emprunte à l’antiquité comme pour illustrer les dérives possibles de nos sociétés en invoquant la violence d’antan. Si Rollerball est centré autour d’une épreuve sportive, Running Man et Hunger Games mettent en scène le « jeu » et en particulier la télé-réalité. Bref, une version « trash » de Koh-Lanta où un seul concurrent sortirait vivant de l’épreuve.

Seul Hunger Games intègre des éléments « futuristes » en jouant sur quelques innovations technologiques. Les hologrammes projetés pendant les épreuves permettent notamment aux concurrents de visualiser en live les éliminations successives. Enfin, le cours du jeu peut être modifié par le pouvoir qui a tout loisir d’intervenir par différents procédés virtuels. Ainsi, des obstacles sont dressés sur le passage des concurrents à l’image des chats sauvages lancés à la poursuite de l’héroïne et rappelant les fauves, autres héros de l’arène antique.

Spectacle de masse et vertus cathartiques

« Nous prenons plaisir à contempler les images les plus exactes de choses dont la vue nous est pénible dans la réalité, comme les formes d’animaux les plus méprisés et des cadavres ». Aristote (Poétique).

Dans ces trois films, le sport est avant tout un spectacle de masse dont la vocation est de défouler le peuple. La représentation d’images violentes et de défis sportifs permet de flatter la foule afin de s’attirer la bienveillance de l’opinion populaire. L’ouverture de Rollerball, avec sa musique organique et sa plèbe en transe, est présentée telle une cérémonie avec ses rites et sa liturgie. Le peuple communie avec ses héros jusqu’à la victoire du champion tandis que l’élite, abrutie et fascinée par le spectacle, s’adonne comme à Rome aux plaisirs du jeu et de l’oisiveté. Dans Running Man, le peuple, avide de violence, devient acteur et participe à la curie en désignant les traqueurs et en donnant son avis sur le jeu lui même. Les épreuves sont orchestrées et mises en scène par la puissance médiatique. La présence d’écrans multiples, de projections et d’animateurs excitant les pires instincts, illustrent bien ces mondes où le pouvoir médiatique y est total.

Ces films, dont l’objectif est de divertir le public, proposent néanmoins une lecture politique plus ou moins subtile, en soulevant la question de la manipulation par un pouvoir totalitaire, qu’il soit médiatique, politique ou économique. Ils pointent les dérives de nos sociétés actuelles dans lesquelles le sport est avant tout un spectacle à l’image du football moderne et de ses outrances, de la médiatisation des grands rendez-vous sportifs et de la « fabrique » de champions, esclaves du pouvoir économique et médiatique qui les rémunère, et des gouvernements qui les instrumentalisent. Le temps du spectacle sportif est aussi celui qui, selon Michel Platini, devrait calmer la révolte populaire brésilienne c’est à dire détourner les foules de la chose politique. Le mondial 2014 est d’ailleurs le plus médiatisé, fliqué et politisé de l’histoire du sport. « Panem et Circense », toujours !

Hervé Bougon

Article publié dans le Silex ID Magazine #01

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