Theresa Duringer – VR, réseaux sociaux et Trump
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Basée en Californie, Theresa Duringer développe des jeux vidéos repoussant les limites de l’interface utilisateur dans le monde de la réalité virtuelle. Co-Fondatrice de Temple Gates Games, elle a créé l’interface du jeu Cannon Brawl, jeu de stratégie en temps réel sur un seul écran, ainsi que des plateformes alternatives comme the Pebble and Sifteo. Nous l’avons rencontrée au SXSW 2017.

 

Silex ID : Quelle évolution anticipez-vous pour la réalité virtuelle dans les prochaines années ?

Theresa Duringer : Première évolution, côté technologique, on est en train de dépasser certaines limites. Pour l’instant on est assez contraint sur mobile quand on regarde de la réalité virtuelle, à cause de la puissance du processeur mais c’est une tendance très positive qui va démocratiser un peu plus les usages. Deuxième évolution, la réalité virtuelle va devenir de plus en plus interactive. Aujourd’hui on vous apporte le monde sur un plateau, on vous immerge mais l’utilisateur n’est pas encore au centre de ce monde virtuel. On a envie d’interagir en VR, d’appuyer sur des boutons voire de jouer du piano. Ce n’est pas encore tout à fait possible, mais la tendance est belle et bien là. Troisième évolution, la plus importante, c’est la convergence de la réalité virtuelle vers plus de « social », notamment avec les contenus produits par les utilisateurs. C’est d’autant plus vrai dans le jeu vidéo et les parties à plusieurs joueurs.

Silex ID : On comprend que vous parlez de votre communauté de gamers en VR, pour les consommateurs de vidéos aussi la VR peut être sociale ?

La vidéo en VR est pour l’instant surtout consommée de manière solitaire. Mais il y a des manières de regarder des vidéos à plusieurs en VR. Quand vous êtes immergé, des conversations se créent parce que vous ne regardez pas nécessairement la même chose. C’est vrai pour les jeux vidéos, mais on a aussi remarqué beaucoup de conversations annexes pendant que les gens jouent à des jeux de société en VR. Souvent elles n’ont rien à voir avec le jeu, vous pensez votre stratégie, vous bougez vos pièces sur le plateau et en attendant votre tour vous poursuivez une discussion avec votre voisin sur tout à fait autre chose. On constate beaucoup de discussion très variées, entre des gens habitant les quatre coins du monde. Je peux par exemple me retrouver à jouer autour d’une table virtuelle avec quelqu’un en Chine et un autre joueur du Wyoming. Nous apportons tous les trois des perspectives très différentes.

Silex ID : En quoi la Réalité Virtuelle offre plus de latitude que d’autres réseaux sociaux ?

Quand vous êtes sur un réseau social comme Facebook, ou même encore quand vous échangez des e-mails, vous utilisez des mots. Votre communication est déjà en mode abstrait, avec des caractères. Vous perdez beaucoup au passage, comme le langage du corps, les échanges du regard, le ton de la voix… certes vous avez des messageries instantanées comme Skype… mais vous perdez le « body language » qui est si important en réalité virtuelle. J’ai remarqué que l’humour fonctionnait très bien en réalité virtuelle parce que vous pouvez regarder les gens, vous pouvez bouger voire même avoir un rire communicatif qui s’installe entre des participants. Vous entendez un rire, vous savez que quelque chose de drôle se passe, vous allez voir et vous partagez ce moment. C’est difficile d’avoir quelquechose d’aussi spontané sur Facebook ou sur Skype.

Silex ID : Avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, on parle encore plus de politique sur les réseaux sociaux… la communauté des utilisateurs de réalité virtuelle peut-elle avoir un impact politique ?

La communauté grandit, elle est faite de gens curieux qui aiment tester les choses nouvelles. Ils sont ouverts d’esprit et sont très intelligents. Cela va de pair avec une certaine critique et une attention particulière aux changements politiques. Ils échangent des idées dans la sphère virtuelle. L’autre idée concerne le contrôle des échanges. C’est certes possible d’analyser en temps réel les échanges vocaux et les faits et gestes de tous les participants d’un jeu, mais c’est très coûteux. En réalité virtuelle, les échanges sont plus libres, on se sent un peu moins écoutés dans nos conversations. Dans ces sphères une mobilisation politique est possible, pour notamment faire monter de la base une contestation aux politiques menées par l’administration Trump notamment.

Silex ID : Si les échanges en réalité virtuelle sont pour l’instant à l’abri de « big brother », n’est-ce pas la porte ouverte à des abus ?

Nous prenons la question harcèlement très au sérieux, tout comme d’autres déviances. L’idéal est d’avoir un être humain qui regarde ce qui se passe dans les moindres détails mais personne n’a les moyens de s’offrir une telle configuration. Donc on se repose sur la technologie et les algorithmes. L’intelligence artificielle peut aider à résoudre le problème du contrôle, du signalement et de la sanction des mauvais comportent en VR. Un gardien virtuel doté d’intelligence artificielle pourra évaluer les comportements des gens de manière automatique et réagir en conséquence.

Silex ID : Le secteur de la réalité virtuelle aux Etats-Unis semble menacée à divers niveaux par l’administration Trump, pouvez-vous nous expliquer ?

D’abord il y a le sujet de la neutralité du net. Nous sommes aujourd’hui à un moment crucial : jusqu’à présent on l’a défendue, on contrôle la vitesse de transfert d’informations, qui paye, qui consomme… mais elle est menacée par des acteurs très puissants qui pourraient changer la donne et améliorer leurs marges. Le Président Trump est ouvertement pour la dérégulation. Pour chaque règle que l’on a ajoutée, il explique qu’il a la mission de la retirer. C’est donc une mauvaise nouvelle pour la neutralité du net. Ce dont nous avons besoin c’est justement de régulation, pour garder les choses sous contrôle et garder l’Internet libre, prospère et protégeant la vie privée. Or le Parti Républicain a déjà commencé à agir : 23 sénateurs emmenés par le sénateur de l’Arizona Jeff Flacke ont déposé une résolution début mars pour limiter les pouvoir de la Commission Fédérale des Communications. Via la dérégulation, l’objectif est d’autoriser les fournisseurs d’accès à Internet à vendre ou partager les données de leurs clients à des publicitaires sans forcément requérir leur assentiment.

Silex ID : En quoi cela va affecter la VR ?

Au-delà de ce que les gens visitent sur Internet, en VR vous pouvez recueillir bien d’autres données. Vous pouvez savoir ce qu’ils regardent exactement, pendant combien de temps, comment ils interagissent avec ce contenu, avec leur corps, avec leur voix. Et en plus, il y a une menace de discrimination potentielle basée sur la détection de troubles neurologiques, vu que les équipements de réalité virtuelle analysent les mouvements de tête. En vendant ces informations, vous pouvez empêcher quelqu’un d’obtenir un emploi, de lui conférer un coût d’assurance plus élevé. En tant que développeurs, nous devons protéger les consommateurs.

Silex ID : Les restrictions sur l’immigration aux Etats-Unis établies par l’administration Trump affectent également votre industrie, pouvez-vous nous dire comment ?

Cela refroidit des talents très compétents, venus du monde entier, qui auraient voulu s’installer ici (aux Etats-Unis NDLR). Ils auraient pu viser la Baie de San Francisco, pour son hub d’innovation technologique. Mais maintenant le gouvernement dit « nous ne voulons plus ce genre de personnes ici ». Je connais Leila Shabir, qui dirige Gross Make It. Elle forme la prochaine génération de développeurs, dont certains vont rester ici. Elle vient des Emirats Arabes Unis et n’est pas affectée par la nouvelle loi anti-immigration mais ses pays voisins le sont. Elle se sent exclue et n’est pas spécialement enthousiaste à l’idée de rester ici, si c’est l’attitude à l’égard des gens qui viennent de cette région du monde. C’est une telle perte pour nous parce qu’elle injecte vraiment une richesse d’expertise : elle est diplômée du MIT, elle enseigne l’ingénierie des logiciels aux enfants… Nous avons besoin de gens comme ça ! Des gens du monde entier pour aller de l’avant. L’un de mes amis est traducteur pour une société chinoise de VR. Il m’explique que les chinois sont contents de la manière dont nous traitons les gens parce que cela représente une opportunité pour eux d’être un environnement bien plus hospitalier pour attirer les talents d’aujourd’hui et de demain.

Silex ID : Au-delà des gens, l’administration Trump pourrait aussi bloquer les échanges commerciaux. Comment est-ce que là encore la VR est touchée ?

Dans la VR, le hardware est le facteur limitant pour réaliser les choses. Et d’où vient le hardware ? Il vient d’Asie, avec des groupes comme HTC depuis Taiwan, Huawei depuis la Chine, Samsung depuis la Corée. Nous avons aujourd’hui des menaces de fort relèvement des droits de douane sur les importations chinoises par exemple, avec l’excuse de contre-attaques après de supposées manipulations monétaires. Cela va nous affecter en tant que développeurs de VR parce que nous avons besoins de ces importations, de ces casques qui sont fabriqués dans ces usines. Elles ont un historique pour assembler des smartphones, elles sont faites pour ça. On ne peut pas simplement dire « on va les faire ici, aux Etats-Unis », on ne pourra peut-être pas réaliser les infrastructures dans les temps. A tout cela s’ajoutent les soucis du président de Samsung et de la présidente Sud-Coréenne qui créent de l’incertitude… on ne sait pas trop quelle sera la politique commerciale entre les Etats-Unis et ces états asiatiques mais nous espérons qu’elle sera positive pour tout le monde.

Propos recueillis par François Doux à Austin, Texas, mars 2017. 

Photos : DR

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Dan

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