Transport & Cinéma de SF : le précurseur des mobilités de demain 
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Témoin des mutations de chaque époque, le cinéma amène le spectateur à s’interroger sur son environnement urbain. On attribue communément au cinéma de science-fiction un pouvoir d’anticipation et de représentation de la ville et des mobilités du futur. Qu’en est-il réellement ?

« Chaque époque rêve la suivante » Jules Michelet

Le cinéma est né de et dans la ville et s’inscrit, depuis ses origines (Arrivée d’un train en gare de la Ciotat), dans son mouvement continu. Walther Ruttmann dans Berlin, symphonie d’une grande ville (1927) et Dziga Vertov dans l’Homme à la Caméra (1929) filment magistralement la mécanique urbaine de Berlin et d’Odessa. Le cinématographe incarne et filme la modernité de son époque. La mobilité, le mouvement, nourrissent le cinéma quels que soient les époques et les genres. Le grand voyage (Titanic), les filatures et courses poursuites, à pied ou en voiture, dans le polar (French Connection, Bullit), le vélo ou le camping-car chez Jacques Tati (Jour de fête, Trafic), les catastrophes aériennes ou prises d’otages dans les transports (L’attaque du Métro 123, Airport 80), les ballets de voitures volantes dans la science-fiction (Blade Runner ou Le Cinquième Elément), sont autant d’imaginaires de la mobilité.

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Ville verticale et hiérarchisation de la société

Dans ce genre spécifique qu’est la SF, la perception et la représentation de la ville participent largement à l’intrigue. Métropolis de Fritz Lang (1927) fixe le cadre de nombreux autres films d’anticipation, telle la matrice des villes du futur : l’architecture y est dense, verticale, symbole d’une hiérarchisation sociale où tout n’est que pénurie, violence et survie pour la majorité des hommes (Blade Runner, Elysium). Seule une poignée (Elysium, Brazil, Soleil Vert) bénéficie du confort matériel, du luxe, de l’oisiveté et des dernières technologies.

Ainsi, Fritz Lang, épaulé par son designer Kellelhut, s’inspire de certains urbanistes de la fin du XIXe siècle, dont les plans les plus innovants séparaient, au moyen de rues sur plusieurs niveaux, les circulations piétonnes, ferroviaires, et plus tard celles du trafic automobile. Or, cette ségrégation (ou segmentation ?) de l’espace, nous la retrouverons tout au long de l’histoire de la SF dont elle est une figure récurrente.

Quelle valeur prospective ?

On attribue communément à ce genre cinématographique un pouvoir d’anticipation et de représentation de la ville du futur, et donc, à fortiori, des transports, mais nous pouvons finalement constater que peu d’innovations en sont réellement issues.  Certains de ces films ne nous projettent d’ailleurs souvent que dans un futur proche : 2019 pour Blade Runner, 2035 pour I, Robot. Or, les prochaines décennies limiteront le développement de nouvelles infrastructures autoroutières, consommatrices d’espace et d’énergie. Il y a donc fort à parier que le réseau actuel évoluera peu !

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Ceci n’empêche cependant pas les auteurs de SF d’inventer de nouveaux imaginaires, notamment en terme de technologies de transports : voitures – ou véhicules – volants (Fantomas, The Tunnel, les « Spinners » de Blade Runner, les véhicules cabossés mais volants dans Le Cinquième Elément), voitures à remonter le temps (Retour vers le futur), métro ou train aérien (Astro Boy), machines défiant les lois de l’espace et du temps (films d’animation de Miyazaki).

L’idée de voies de circulation aériennes nourrit le cinéma de SF depuis ses débuts, ses représentations variant en fonction des évolutions technologiques. En effet, les voies de circulation aériennes physiques de Métropolis deviennent virtuelles dans Le Cinquième Elément ou dans Immortel. Elles peuvent être représentées par des balises indiquant aux éventuelles voitures volantes comment se repérer dans les trois dimensions de l’espace. Le côté spectaculaire et visuel l’emporte ici, même si des véhicules volants existent déjà, mais annonce peut-être que les images de ballets aériens du blockbuster de Luc Besson ne seront peut- être bientôt plus de la fiction.

La SF et le concept car

La SF, jouant sur la force de l’imagerie visuelle, est certainement plus innovante lorsque certains réalisateurs, comme Steven Spielberg ou Alex Proyas, collaborent avec des designers et des constructeurs automobiles pour mettre au point des concept cars originaux, hyper-connectés, sans roues et sans chauffeur. En effet, la voiture y est justement connectée, intégrée dans son environnement infrastructurel et cela, la SF l’anticipe avec force et imagination (les concept cars Lexus dans Minority Report ou Audi dans I, Robot). In fine, la SF innove sans doute davantage dans le design et l’informatique embarquée du véhicule de demain que dans les modes de déplacement.

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Mobile dans l’élément mobile

On assiste à un changement profond du rôle et des usages des réseaux de transport par une gestion possible par chacun, en temps réel, de ses manières de se déplacer grâce à l’utilisation du smartphone. Une véritable (r)évolution des pratiques de la ville par l’usage du numérique est en marche, mais nous n’en sommes qu’au début ! En effet, les usagers se sont emparés des questions de la mobilité (BlaBlaCar, Walk Score, Waze…) afin de développer une continuité « servicielle » multimodale, participative ou contributive, très souvent absente dans la SF. On assiste aujourd’hui à une plus grande autonomie dans les comportements de mobilité. Nous sommes passés de « mobilis stabile » à « mobilis in mobile » comme disait le capitaine Nemo dans 20 000 lieues  sous les mers ([1]). Ainsi, l’innovation technologique est au service de la personne mobile et est donc au cœur du changement de paradigme de la mobilité. La qualité d’une ville, d’un territoire, résidera dans sa capacité d’organiser les nouveaux usages de la mobilité et dans la qualité de ses nœuds de transport.

À contre-sens…

Malgré la force des images et une capacité à questionner le monde et son avenir, la SF ne reprend souvent à son compte que l’usage du contrôle social du citoyen par les  nouvelles technologies (Minority Report). De plus, les environnements urbains proposés sont centrés sur un usage exclusif de la voiture, y compris dans les films les plus récents. Il est, en effet, rarement question de transports collectifs, d’utilisation de vélos et de déplacements alternatifs. Ces représentations nous alertent davantage sur les excès de nos sociétés matérialistes et sur la nécessité de modifier nos comportements et nos pratiques.

Ainsi, le cinéma de science-fiction va à contre-sens des modèles de mobilité en plein essor, plus efficaces, plus respectueux de l’environnement, où l’usager contrôle sa chaîne de déplacement de façon autonome.

 

Aldo Bearzatto & Hervé Bougon

Article publié dans le Silex ID Magazine #02

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