Urbanisme et architecture : verticalement vôtre
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En 2050, nos villes accueilleront quelques 6,5 milliards d’individus, mobiles, connectés et avides de bien-être. La mutation, indispensable, s’opère déjà et tend vers des cités denses, verticales, vertes et hybrides. Le principal défi n’est pas technologique : il faudra avant tout que les villes soient désirables.

La prospective urbaine n’est pas nouvelle. Les villes s’inventent et muent depuis les civilisations anciennes qui ont vu Athènes et Rome naître sur des collines vierges. Plus récemment, au début du XXe siècle, l’architecte futuriste Antonio Sant’Elia a dessiné son idée du futur urbain, baptisée Città Nuova (ville nouvelle). Un projet où s’enchevêtrent  notamment des tours pointant vers le ciel, largement repris par Fritz Lang pour donner à voir sa Metropolis, et qui inspire encore. Nos villes s’aménageront-elles en l’air ? Grouilleront-elles d’engins volants de toutes sortes ? À l’image du Cinquième Élément, accueilleront-elles leurs résidants dans des espaces de quelques mètres carrés ultra-fonctionnels et étouffants, tel le studio habité par Korben Wallace dans la super-production du réalisateur français ?

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La ville, ce laboratoire

Les plans émanant de l’imagination des bâtisseurs de la planète sont moins angoissants, mais tout aussi empreints de gigantisme et d’inventivité. « L’architecture et les architectes me fascinent, peut-être est-ce par leur capacité à projeter, à construire, tandis que l’écriture observe», s’enthousiasmait l’auteure Hélène Bleskine dans Le Grand Paris est un roman en 2009. Et c’est vrai, les architectes préfigurent notre avenir urbain. Au point de douter parfois de la faisabilité de leurs idées, financière au moins. Et pourtant. Faites cap à l’est, vers la Chine. Et regardez la ville nouvelle de Shenzhen. Encore rurale et parcourue de rizières dans les années 1970, cette « petite » métropole chinoise de dix millions d’âmes abrite aujourd’hui des centaines de gratte-ciels aux allures les plus futuristes. Et la municipalité a tout récemment fait appel à Vincent Callebaut, architecte belge, pour son projet Asian Cairns, dont le permis de construire est en cours d’obtention. Une idée encore folle pour les décideurs européens, mais sur laquelle parie le pays le plus peuplé du globe dont la population sera à 75 % citadine en 2030, aux dires des experts. Voilà donc en perspective six tours « mégalithiques » où viennent s’empiler des galets vitrifiés parcourus de verdure, abritant logements, bureaux, commerces et espaces de loisirs. Empreint d’un concept cher à cet architecte, « l’archibiotique » – un mode d’écoconception combinant architecture, biotechnologies et nouvelles technologies visant à créer de nouvelles villes, des bâtiments intelligents et interactifs – ce projet veut tout autant ramener la nature et l’agriculture en milieu urbain, qu’il souhaite densifier la ville.

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« Il faut, comme disait Oscar Wilde, viser la lune pour a minima atterrir dans les étoiles, et proposer la vision la plus lointaine pour qu’après dix ans de chantier, la concrétisation du rêve soit toujours efficiente », expliquait Vincent Callebaut lors d’une conférence organisée par la Cité de la réussite en novembre 2014. Bien sûr, bâtir ou agrandir une ville ex nihilo, à partir d’espaces encore vides, n’a pas grand-chose à voir avec le fait de faire évoluer des agglomérations historiques comme Paris. En Europe, l’ambition n’est pas tant d’accueillir des millions d’habitants supplémentaires que de répondre à des enjeux d’économie d’énergie, de qualité de l’air et d’usage des espaces dans des milieux déjà denses et construits. Des objectifs communs à la planète, mais pour lesquels les solutions diffèrent en fonction des territoires. Les idées s’accumulent donc aussi du côté du vieux continent. Chez Eiffage notamment, via son laboratoire de prospective en développement urbain durable Phosphore. Entre 2007 et 2013, le groupe de construction français a imaginé à quoi pourraient ressembler Strasbourg, Marseille ou Grenoble à l’horizon 2030. Le résultat : une pluie d’innovations articulées autour d’un concept déposé « Haute Qualité Vie », une «approche systémique et humaine de tous les projets urbains».

« Nous y faisons des propositions de maturité variable (immédiate à cinq ans) avec un souci central accordé au génie du lieu, entendez un diagnostic préalable du territoire en mutation, ainsi qu’à la primauté de l’usage, quant aux choix technologiques notamment, explique Valérie David, directrice du Développement durable d’Eiffage et pilote de Phosphore.

Les innovations portées par le laboratoire en question n’en sont pas moins étonnantes. Pour les déplacements à Grenoble, l’entreprise imagine, en partenariat avec Poma, le Modul’air, une sorte de téléphérique urbain, proche du SkyTran que la ville israélienne de Tel Aviv testera cette année, situé entre le mode de transport collectif et individuel, et permettant de libérer de l’espace au sol, de fluidifier le trafic et donc de moins polluer. En termes de construction, l’imagination des chercheurs de Phosphore est même allée plus loin en concevant des bâtiments évolutifs, avec la possibilité d’ajouter une pièce ou un local supplémentaire, déconnecté du logement principal. « Les premiers immeubles de ce genre, intégrant ce que l’on a baptisé chez Eiffage la “pièce nomade”, vont très prochainement être construits à Marseille (au sein de l’écoquartier Smartseille) ou à Grenoble (au sein du programme Novae) », poursuit Valérie David avant de souligner que « ce projet est très intéressant pour les bailleurs sociaux par exemple. Aujourd’hui, on manque notamment de logements sociaux car ils sont occupés de plus en plus longtemps, même si le nombre de personnes habitant dans chaque appartement diminue : avec des logements évolutifs, on peut imaginer demain qu’un couple de retraités, dont les enfants sont partis vivre ailleurs, libèrent une pièce dont ils n’ont plus l’usage ». La conception d’un habitat modulable viendrait non seulement répondre à une problématique d’espace dans des milieux urbains déjà construits, mais aussi à une réalité : la mobilité du travail qui s’accroît au fil des ans. C’est d’ailleurs dans cette optique que le projet Liv’Lib a été conçu l’été dernier par des étudiants de l’École nationale d’architecture Paris-Malaquais, pour le concours de construction durable Solar Decathlon. Signifiant « libre d’y vivre, libre de partir », il se présente sous la forme d’immeubles autonomes, avec supermarchés, cafés, laveries, ou espaces de télétravail. Chacun d’entre eux disposant de plusieurs « ports » capables de recevoir une capsule d’habitation.

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Densifier : enjeu urbain durable et social ?

S’il n’existe pas de modèle de bâtiment, de rue, de transport de demain, tant les spécificités géologiques, météorologiques, économiques ou culturelles de chaque lieu diffèrent, comme
les signatures de ceux qui les conçoivent, un principe émerge et se répand pour aménager les villes demain : la densification. « Écologiquement responsable, la ville de demain ne doit pas s’étaler, argue ainsi Roland Castro, architecte urbaniste et militant du Grand Paris. Et pour cela, il faut notamment l’élever. Nous devons nous affranchir du diktat de la tour. Si elle est vraiment inscrite dans la continuité urbaine, elle améliorera l’attractivité et la fonctionnalité de la ville ». Partisan de « l’utopie concrète », il a ainsi imaginé à l’occasion d’un concours pour La Défense une tour de deux cents mètres de haut avec des jardins suspendus baptisée Babylone : un édifie qui « imbrique les gens et les jardins » et participe à «la compacité urbaine ». Le développement des villes à la verticale permettra ainsi d’optimiser la dépense et le recours aux transports. Mais pas seulement. Car, pour les acteurs activement engagés dans le futur de nos cités, élever la ville c’est aussi un merveilleux moyen de l’intensifier.

« C’est l’inverse du chacun chez soi promu par la ville des années 50, où l’on survalorisait la vertu de la tranquillité, sans voir les défauts en termes d’insécurité et de mobilité. La mixité des programmes favorise par exemple une mixité intergénérationnelle. La cohabitation des fonctions facilite aussi l’évolution du bâtiment, qui peut se transformer au fil du temps, muter, sans être déserté comme de nombreux bâtiments de bureaux », ajoute Roland Castro.

Mieux et plus utiliser les espaces, voilà donc la rengaine du XXIe siècle urbain. Cette évolution a déjà commencé d’ailleurs. Le groupe AccorHotels, par exemple, réalisant que des espaces hôteliers étaient inusités de nombreuses heures dans la journée, a développé EasyWork by Mercure, des espaces de travail dédiés aux travailleurs nomades. Et ainsi intensifie et mixé l’usage de ses hôtels Mercure. Derrière ce concept, Neonomade, une start-up créée par des anciens du groupe, qui se définit comme « architecte du travail de demain ». « La digitalisation permet de démultiplier les espaces de travail, du bureau à la maison en passant par les tiers-lieux, ces lieux dédiées à la vie sociale après la maison et de travail. Et ce faisant, cette mutation du travail va changer les bâtiments ou plus généralement les quartiers qu’on a longtemps limité à des usages uniques, assure Nathanaël Mathieu, co-fondateur de Neo-nomade. Demain, nos contenants devront être adaptés aux contenus de nos vies. Il y aura donc plus de porosité entre les espaces ». Pour penser les villes en 2020, 2030 ou 2050, de nombreux acteurs, pas seulement architectes, proposent donc d’interroger les usages de la ville avant de la transformer, afin qu’elle soit non seulement efficace mais aussi conviviale. Dans les Lyon, Marseille, Lille ou Paris de demain, on croiserait donc les modes d’occupation et les publics pour parvenir à une mixité réelle.

De la ville habitable à la ville habitée

Car la ville de demain ne sera une réussite que par l’assimilation de ceux qui y vivent. « Finalement, la question n’est pas tant celle de la hauteur que celle de la qualité architecturale, de la qualité de vie qu’elle propose. L’architecture ne doit pas être hors contexte. Pour moi, le critère, c’est comment elle fabrique de l’urbanité », analyse Hélène Bleskine. Urbanité qui guide également Roland Castro. « La tour à laquelle je pense participe à l’animation de la rue. C’est aussi l’occasion de proposer des espaces publics majeurs : une place, un lieu de la République !» estime-t-il. Retour donc du citoyen, de l’habitant, de l’humain dans notre questionnement sur l’urbanisme du futur. Pour passer «de la ville habitable à la ville habitée », selon le vœu de l’association îLink. Cette structure, du même nom que le projet d’écoquartier de la Prairie-au-Duc sur l’Île de Nantes en cours de construction, mène ainsi une démarche de maîtrise d’usage. « Et elle facilite une appropriation avant même la sortie de terre. Le but, c’est d’aboutir non pas à des pancartes « À louer » ou « À vendre », mais à du « À vivre », explique Antoine Houël, coordinateur d’îLink. Sans entraver la singularité de l’architecte, cette initiative permettrait en fait de coconstruire les lieux de vie de demain.

Eviter les erreurs du passé

Et pourrait éviter les erreurs du passé, motrices d’un mal-vivre en ville, à l’image de villes nouvelles, qui, érigées dans l’urgence, sont devenues des cités dortoirs. Face aux adeptes des smart cities, d’une rationalité urbaine poussée à l’extrême, ces autres inventeurs de la ville du futur veulent replacer l’Homme au centre. La technologie doit servir la ville de demain et non l’asservir », ajoute ainsi Antoine Huël. L’innovation se trouve donc aussi dans les concepts et technologies favorisant une ville qui s’utilise et mute au gré de ses passants/ habitants. À Bordeaux, Poivre, un studio laboratoire mixant design et réflexion avec des architectes, a par exemple travaillé sur un projet de mobilier urbain composé de cinq modules eux-mêmes dotés de capteurs afin de récupérer les données d’usage (assis, debout, allongé, temps de pause, heures d’utilisation…).

« C’est un mobilier testeur qui doit permettre de répondre au plus près des besoins d’aménagement pour ensuite pérenniser dans la ville un mobilier réellement adapté aux usagers. Il pose la question qualitative de l’espace public », précise Nicolas Delbourg, son co-directeur.

Alors demain, nos villes, plus compactes, modulables, propres, connectées, intelligentes, productrices d’énergie, verticales, oui. Et une foule d’acteurs s’emploie à lever les freins techniques et technologiques qui perdurent. Mais, assure Roland Castro, « comme l’amour, la ville de demain ne sera pas virtuelle. Elle devra être aussi désirable que la ville d’hier ».

Fanny Costes

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