Vinton Cerf : « La vie privée reste soumise au contrôle des gens »
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Vinton « Vint» Cerf, co-inventeur d’ARPANET, l’ancêtre d’Internet, travaille désormais chez le géant Google. Sécurité de nos data, Internet des Objets, Intelligence Artificielle, GAFA… Le papy du Web (72 ans) nous donne son avis sur les dernières avancées technologiques.

Longtemps avant Twitter, Vine ou Candy Crush, Vint Cerf et son comparse Robert « Bob »Khan ont développé le premier réseau à transfert de paquets développé aux États-Unis, l’ARPANET. C’était dans les années 1970, et à ce moment-là, les communications étaient basées sur les circuits électroniques, un peu comme le réseau téléphonique, un circuit dédié étant activé lors de la communication avec un poste du réseau. C’est clair ? Euh… pas vraiment. Heureusement pour vous, nous avons réussi à joindre ce bon vieux Vint pour qu’il nous explique comment il a fait pour inventer ce qui donnera quelques années plus tard le sacro-saint réseau des réseaux, j’ai nommé Internet.

Silex ID : Bonjour Vint. Vous faites partie des pionniers d’Internet. Alors, c’était comment au début ?

Vint Cerf : Le projet ARPANET, avec son succès retentissant, a permis de passer à une étape supérieure en ce qui concerne la transmission de données par paquets, notamment grâce aux ondes radios et aux satellites. Robert Kahn a rejoint ARPA à la fin des années 1972. Il nous a apporté les idées concernant l’architecture du « réseau d’accès ouvert » qu’il avait eu en travaillant dans l’entreprise Bolt, Beranek et Newman. Il a trouvé un moyen de connecter différents réseaux commutés – technique d’acheminement des données entre deux ordinateurs connectés par un réseau de transmission, permettant ainsi de concevoir la base d’Internet. Des expériences similaires ont eu lieu en simultané en Europe et ailleurs, permettant d’alimenter cette recherche.

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Vous êtes tous deux considérés comme les pères d’Internet. Comment considérez-vous votre rejeton, plus de 40 ans après sa naissance ?

Je ne peux pas parler pour Bob, mais dans l’ensemble, je pense que nous sommes contents de voir que nous avons réussi à créer une base suffisamment robuste pour qu’Internet puisse se développer au niveau commercial. Avec l’arrivée du World Wide Web, élaboré par Tim Berners-Lee, Internet est devenu une plateforme favorisant les interactions sociales, le partage des connaissances et la croissance des moyens pour développer de nouvelles applications.

Saviez-vous que cela changerait le monde de façon absolument drastique ?

Non, bien sûr ! Certaines implications sociales étaient claires, avant même la création du projet, comme par exemple le courrier électronique en réseau, lorsqu’il a été inventé vers 1971. Puis le smartphone et le PC ont rendu ces technologies accessibles au plus grand nombre, permettant à un large éventail d’utilisateurs de contribuer et de profiter de leurs avantages.

À ce moment-là, aviez-vous déjà pensé aux concepts d’identité virtuelle et de réalité augmentée ?

Oui. L’idée de mélanger des environnements virtuels avec des environnements réels a séduit un grand nombre d’entre nous. Les jeux comprenant des avatars étaient déjà populaires sur l’ARPANET, bien avant l’arrivée d’Internet.

Lorsque vous regardez en arrière, quelles sont les grandes ruptures importantes qui ont eu lieu ?

Il y a tout d’abord la démonstration de la faisabilité de la conception d’Internet, avec la démonstration des trois réseaux le 22 novembre 1977. Ensuite le début de la commercialisation des routeurs en 1984, la commercialisation d’Internet en 1989 aux États-Unis, l’invention du World Wide Web Consortium en 1991 (W3C, l’organisme de normalisation chargé de promouvoir la compatibilité des technologies du « www » telles que le HTML, etc.), et particulièrement le navigateur NCSA Mosaic en 1992 développé par Marc Andreessen et Éric Bina (le premier navigateur à avoir affiché les images et à avoir supporté les formulaires interactifs dans les pages), la création de Nestscape Communications (qui a lancé le navigateur Netscape) en 1994, l’abandon du NSFNET (National Science Foundation Network), qui a été supplanté par l’internet commercial en 1995, ensuite la première bulle Internet à la fin des années 90, les premiers moteurs de recherche Alta Vista, Yahoo !, Google, Bing… À partir de là, la liste devient vraiment trop longue, sachant que l’activité sur Internet a tout simplement explosé !

Il semble qu’Internet se soit imposé de lui-même dans nos vies… Pourquoi adoptons-nous ces technologies sans nous poser de question ?

Nous profitons des nouvelles technologies lorsqu’elles servent à combler nos besoins. Nous avons adopté les téléphones portables puis les smartphones très rapidement, en même temps que des centaines de milliers d’applications.

L’accès à Internet étant devenu plus abordable et plus largement disponible, son utilité s’est accrue, et continue à devenir de plus en plus utile, avec toujours plus d’applications inventées chaque jour.

Aussi, les experts disent que nous ne sommes vraiment qu’au tout début…

Les inventeurs de demain penseront à la connectivité avec désinvolture, de la même façon que nous pensons à l’électricité aujourd’hui ! Il semblera naturel de développer des appareils connectés et interopérables. Ces applications développent l’opportunité pour les entreprises d’évoluer et de fournir des services aux utilisateurs via ces appareils connectés.

Dans un entretien récent avec le site américain The Verge, vous dites que « la vie privée pourra devenir une anomalie ». Comment les gens peuvent-ils vivre sans vie privée ?

La notion de vie privée est socialement très importante mais la préserver est un véritable challenge dans un monde de plus en plus connecté et contrôlé. Il est important de définir la vie privée comme un bien qui existe dans un contexte social car cela peut signifier différentes choses pour différentes personnes dans différents contextes.

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Le facteur économique est important : beaucoup d’entreprises vont gagner de l’argent grâce aux milliards de données collectées. La vie privée sera-t-elle bientôt réservée aux plus riches, qui auront le luxe de garder leurs données pour eux-mêmes ?

Je ne suis pas sûr d’être d’accord avec le début de votre question. Oui, beaucoup d’entreprises se font de l’argent en ligne en fournissant des services fondés sur la publicité et d’autres modèles de revenus. Mais la vie privée reste soumise au contrôle des gens, vraiment !

Y a-t-il une façon de gérer la manière dont nous utilisons les data et notre production quotidienne de données ? Laisser un algorithme décider à notre place n’est-il pas dangereux ?

Peut-être, mais je vois plutôt ces objets comme des outils d’information, pour nous aider à prendre des décisions : nous obtenons des suggestions, mais nous prenons les décisions finales nous-mêmes !

Pensez-vous que les quatre géants américains, les GAFA, – ou GAFAM, si nous tenons compte de Microsoft – rendent réellement service aux internautes ? Parfois, il semble qu’ils préparent le futur sans penser aux conséquences…

Je suis persuadé que la devise de Google « Faire de la terre un endroit meilleur » est sa véritable motivation, et le guide pour la création des services et des produits qu’il développe.

Certains experts estiment que les GAFA sont plus puissants que la plupart des pays… Qu’en pensez-vous ?

Ils exagèrent. Les pays ont des composantes que les entreprises n’ont pas, comme par exemple un gouvernement, une armée…

Nos données personnelles sont-elles en sécurité sur Internet ?

Il y a toujours beaucoup de choses à faire pour protéger les internautes du « mal numérique ». Cela passera par des choix plus avertis sur les comportements à avoir pour les utilisateurs, comme utiliser une authentification à deux facteurs plutôt que de compter uniquement sur des noms d’utilisateurs et des mots de passe. Et certaines améliorations passeront par la conception de systèmes d’exploitation et de navigateurs plus résistants, et l’utilisation créative des méthodes cryptographiques

Certains États contrôlent toujours Internet. Est-ce possible d’avoir un réseau libre sans attaques ni piratages ?

Il y aura toujours une partie de la société qui cherchera les avantages sans se soucier de faire du mal aux autres. Les ingénieurs travailleront dur pour améliorer la sécurité pour les utilisateurs, les gouvernements et les entreprises. Une coopération accrue dans l’application de la loi et la documentation pour adopter de meilleures pratiques de sécurité pourront aider à résoudre ce problème.

Vous travaillez pour Google depuis dix ans maintenant. Quel est votre rôle ?

Je fais partie d’un groupe de recherche mais je passe une bonne partie de mon temps sur la politique. Mon but principal est de faciliter l’accès à Internet dans le monde entier et pour tous les citoyens.

Google est une entreprise qui fascine, surtout grâce à son incroyable évolution au cours des dernières années. Qu’est-ce que ça fait de vivre cela de l’intérieur ?

Il y a une véritable culture de l’innovation, de tolérance de l’échec lorsqu’on a des objectifs de haut niveau. C’est un environnement très stimulant !

Que pouvez-vous nous dire des projets sur lesquels Google travaille depuis quelques années maintenant, comme les Google Glass ?

Il y a une phase d’exploration des possibles lorsqu’un ordinateur peut entendre ce que vous entendez et voir ce que vous regardez. Cela crée un contexte dans lequel le logiciel peut participer à une discussion humaine et peut enrichir votre vision de la réalité avec des informations supplémentaires.

Dans une dizaine d’années, le concept des Google Glass pourra évoluer en quelque chose de moins visible et de beaucoup plus utile. Marc Weiser (ancien chef scientifique de Xerox Parc, plus connu sous le nom de Palo Alto Research Center) parlait d’« informatique ubiquitaire » (parfois appelé « informatique omniprésente »), dans laquelle les ordinateurs se fondent dans votre environnement.

Récemment, Eric Schmidt (président exécutif du conseil d’administration de Google) a suggéré qu’Internet connaîtra le même destin : il deviendra si omniprésent que nous n’y penserons plus en tant qu’entité distincte.

Êtes-vous proches de Ray Kurzweil qui est très connu pour ses récentes prédictions sur l’immortalité ? Devrions-nous craindre l’Intelligence Artificielle ?

J’ai eu l’occasion de donner des cours de temps en temps à la Singularity University. Ray est un ami et collègue pour qui j’ai un grand respect, notamment pour ses réussites antérieures et ses projets ambitieux. Je pense que l’Intelligence Artificielle a évolué au cours des 60 dernières années et que cela continuera. Quand vous faites une recherche sur Google, vous utilisez une forme d’Intelligence Artificielle qui essaye de donner un sens à vos questions, et quand vous trouvez le résultat sur Internet, cela vous semble pertinent. Google essaye maintenant de vous fournir des informations pertinentes même si vous ne l’avez pas demandé explicitement. Nous devons garder à l’esprit que l’Intelligence Artificielle devrait nous servir et non l’inverse.

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Quelques experts en technologies du futur estiment que Google est le premier embryon de l’Intelligence Artificielle. Certains experts disent même que ce site contrôle notre façon de penser ! Ne serait-il pas bon pour Google d’avoir un concurrent ?

Google a beaucoup de concurrents, dans les universités du monde entier, où les futurs Larry Page ou Sergey Brin travaillent dur, explorant des connaissances et des idées qui nous surprendront tous. Internet a créé une plateforme qui encourage les idées compétitives et les rend accessibles à une échelle mondiale.

Depuis 1998, vous développez avec la NASA le protocole IPN (InterPlaNet), afi de développer ce qu’on appelle l’Internet Interplanétaire… Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le but est de standardiser des ensembles de protocoles de communication qui nous permettront de construire une base grandissante de communication interplanétaire pour assister les explorations spatiales équipées et robotisées. Nous sommes engagés depuis longtemps dans cette tâche avec des systèmes autour et sur Mars, la Terre ou encore la Station Spatiale Internationale.

Est-ce que ce sera un moyen de communiquer avec les aliens ?

Non ! (Rires). Ça sera surtout pour communiquer avec les astronautes et le vaisseau spatial robotisé !

Quelle est la dernière innovation qui vous a réellement surpris ?

La rapidité de l’amélioration de la traduction, au point qu’aujourd’hui, elle se fait en temps réel.

Pour finir, quels sont les œuvres de fiction ou les essais scientifiques qui vous ont marqué ces derniers mois ?

Je dirais Flashpoint de George Friedman, et Les Grands Principes de l’Informatique de Peter J. Denning et Craig H. Martell.

Merci Vint. À bientôt.

 

Propos recueillis par Daniel Geiselhart et Matthieu Vetter

 

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Dan

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